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Kenya : les crédits carbone redessinent la carte foncière au profit des acteurs du Nord

Au Kenya, les terres mobilisées pour produire des crédits carbone destinés à compenser les émissions des pays industrialisés atteignent une ampleur inédite. Selon une étude du centre néerlandais SOMO, plus de 5 millions d’hectares sont aujourd’hui concernés, soit une superficie équivalente à celle des terres arables du pays. Cette expansion accompagne l’ambition du président William Ruto de positionner le Kenya comme un acteur majeur du marché mondial du carbone.

Trente-six projets sont actuellement enregistrés sur le marché volontaire, où s’approvisionnent de grandes entreprises comme Netflix, Shell, Meta ou Microsoft. Plantation d’arbres, agroforesterie, restauration d’écosystèmes, sanctuarisation d’espaces naturels ou modification des pratiques d’élevage figurent parmi les mécanismes de compensation « basés sur la nature », mis en avant comme bénéfiques pour le climat et générateurs de revenus pour les zones rurales.

Planter 15 milliards d’arbres en dix ans

Le gouvernement kényan a renforcé cette orientation en lançant, en 2022, un programme de plantation de 15 milliards d’arbres sur dix ans et en adoptant, en 2024, une loi encadrant le marché du carbone. Le pays vise une réduction de 35 % de ses émissions de CO₂ d’ici 2035, tout en devenant exportateur de crédits carbone.

Mais derrière cette promesse verte, la domination des entreprises étrangères interroge. L’étude de SOMO, publiée en décembre 2025, révèle que 30 des 36 projets sont dirigés par des sociétés issues des pays du Nord, principalement américaines. Parmi elles, Boomitra ou Soils for the Future of Africa, qui pilote à elle seule un projet d’un million d’hectares dans le sud du pays, validé par le certificateur américain Verra.

Des communautés engagées sur plusieurs générations

Ces projets reposent sur des contrats conclus pour des durées allant de vingt à cent ans, engageant parfois plusieurs générations. « Une grande proportion des terres arables est désormais régie par des accords dont la vocation première devient la production de crédits carbone », alerte Joanna Caballo, coautrice de l’étude. Selon elle, les agriculteurs perdent une partie de leur autonomie, même en cas de sécheresse ou d’inondation, et s’engagent souvent sans mesurer toutes les implications.

La question du consentement des communautés est centrale. Seule la moitié des projets mentionne une consultation préalable conforme aux standards des Nations unies. « La voix des communautés pèse peu face à des acteurs puissants », déplore Eileen Wakesho, de l’ONG kényane Namati, soulignant que nombre de propriétaires fonciers ignorent jusqu’à la nature des crédits carbone.

Des transactions opaques au détriment des agriculteurs kenyans

Des contestations ont toutefois émergé. En 2023, un tribunal local a donné raison à des communautés opposées à un projet mené par le Northern Kenya Rangelands Trust, faute de consultation adéquate. Verra a depuis suspendu la certification du projet, bloquant la vente de ses crédits.

Si la loi de 2024 prévoit que 40 % des revenus reviennent aux communautés, experts et ONG dénoncent une forte opacité des transactions. Des travaux académiques récents confirment une répartition très inégale des bénéfices, souvent au profit des entreprises du Nord. Au Kenya, la compensation carbone s’impose ainsi comme une nouvelle frontière économique, mais aussi comme un facteur supplémentaire de tensions foncières dans un pays déjà marqué par de profondes inégalités d’accès à la terre.

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