Dix livres à lire en histoire et géographie (second semestre 2025)
1. Notre coup de cœur : Florian Louis, 1904. Genèse du XXe siècle, PUF, 2025.
Dans la collection « Une année dans l’histoire » dont il est à l’origine, l’historien Florian Louis livre un essai sur l’année 1904 tel un condensé des dynamiques qui cheminent le tumultueux XXe siècle. Dans un style des plus agréables à lire, l’auteur démontre avant tout l’idée de recul de l’Europe face à l’arrivée des États-Unis parmi les puissances impérialistes, la défaite de la Russie contre le Japon, l’extermination des Herero et des Nama, puis les leçons à tirer de l’Entente cordiale. « Observatoire privilégié » du XXe siècle, l’étude de l’année 1904 décloisonne une histoire occidentalocentrée qui inaugure au mieux le siècle en 1912, avec les guerres balkaniques, au pire en 1914. Florian Louis trouve le juste équilibre, dans le cadre d’un format court, entre un propos accessible, une argumentation des plus efficaces et l’analyse de sources capitales – une conférence du géographe Halford John Mackinder en l’occurrence.
2. Marie Favereau (dir.), Les empires anciens, Perrin/L’Histoire, 2025.
L’histoire des empires anciens a le vent en poupe, comme en témoignent les collections Nouvelle Clio, Mondes anciens et Humanités. En partenariat avec L’Histoire, les éditions Perrin ont confié à l’historienne Marie Favereau la responsabilité de rassembler les textes des plus grands spécialistes sur 25 empires. L’autrice de l’excellent La Horde (Perrin, 2021), réédité en octobre avec une édition prestige, propose une introduction bienvenue qui fait notamment le point sur les sources. Les nombreuses illustrations éclairent des textes qui conjuguent la rigueur scientifique et l’accessibilité. Cet outil permet de rapidement faire le point sur certains espaces et périodes peu maîtrisés, mais aussi moins abordés dans les programmes du secondaire. Il s’avère également des plus précieux pour les agrégatifs afin de consolider leurs bases sur les empires anciens.
3. Marion Trévisi, Suiveuses de guerre. De l’Ancien Régime à l’Empire, PUF, 2025.
De Pavie à Austerlitz, notre imaginaire ne laisse aucune place aux femmes dans l’armée à l’époque moderne. Pourtant, leur rôle s’avère primordial comme épouses et mères, mais aussi cantinières, blanchisseuses et prostituées. Les sources offrent une vision biaisée puisque les officiers fustigent l’influence négative des femmes sur les soldats, responsables des désertions, de la propagation des maladies vénériennes, de la ruine des officiers et plus généralement de la débauche dans une institution érigeant l’ordre en valeur suprême. L’ouvrage a moins pour ambition de retrouver des femmes combattantes que de saisir les parcours des suiveuses, dont la présence, bien que réelle dans les sources, a été occultée par l’historiographie. L’historienne Marion Trévisi propose un ouvrage des plus complets sur le sujet avec une typologie bienvenue, et retrace les différentes étapes de ce « service » pouvant conduire les femmes à la captivité ou à la mort.
4. Laurent Joly (dir.), Vichy. Histoire d’une dictature, Tallandier, 2025.
Alors que les inepties abondent encore dans l’espace public, l’historien Laurent Joly a réuni dix spécialistes pour faire le point sur le régime de Vichy. Avec celui-ci, l’extrême droite nationaliste a perdu toute légitimité en raison des crimes du nazisme et des régimes européens collaborateurs, au premier rang desquels la France. Réécrire l’histoire du régime pétainiste et de la collaboration est donc aujourd’hui menée tambour battant par ses héritiers selon des procédés fallacieux. Par un propos implacablement historique, les auteurs rappellent la mise en place rapide d’une dictature dans un environnement républicain enraciné au fil des décennies et des tumultes politiques à l’œuvre depuis 1792. En quelques semaines Vichy installe une dictature qui collabore avec l’occupant, abandonne l’Angleterre à son sort et choisit en 1942 le crime antisémite. Treize chapitres couvrent cette histoire de Vichy des origines au « châtiment des traitres » (p. 447), ne laissent aucun doute sur sa nature et balaient toutes les manœuvres grossières de réhabilitation.
5. Josephine Quinn, Et le monde créa l’Occident. Une nouvelle histoire des mondes anciens, Seuil, 2025.
L’historienne Josephine Quinn signe un ouvrage pour le moins perturbant, dans lequel elle nuance fortement l’idée d’un Occident héritier des seuls mondes grec et romain. Elle déconstruit ainsi une forme de paresse intellectuelle. Paresse, car les Grecs et les Romains avaient eux-mêmes conscience de partager la Méditerranée avec d’autres peuples, à l’instar des Ibères, des Hébreux et des Carthaginois. Pour l’auteure, si l’Occident existe, il se présente davantage comme l’héritier des relations entre les civilisations que des civilisations elles-mêmes. La notion de civilisation, apparue au XVIIIe siècle et aujourd’hui fantasmée, est elle-même relativisée pour décrire la porosité entre ces différents peuples qui échangeaient et s’entremêlaient dans le cadre de relations polymorphes. Une relecture passionnante qui conduit le lecteur de 2000 avant notre ère au XVIIIe siècle.
6. Sylvain Venayre, Pourquoi voyager ? 17 leçons du XIXe siècle, CNRS éditions, 2025.
En mars 2020, même si tous les États ne prennent pas cette décision, le monde se retrouve interdit de voyager. Cette décision constitue le point de départ de l’historien du XIXe siècle et des représentations Sylvain Venayre. À travers 17 leçons, nées de rencontres avec des hommes et des femmes qui l’ont influencé, il décrit une pratique qui a imprégné la littérature de l’époque et permit la naissance de la littérature de voyages. Littérature dans laquelle la personnalité du narrateur l’emporte sur les lieux visités, à l’instar de Chateaubriand, qui cherche à Jérusalem les fondements de sa foi. C’est donc un ouvrage qui nous amène à redécouvrir, à travers la plume de Jules Verne, Michelet, Chateaubriand et consorts, les fondements de la figure du touriste et de nos pratiques de voyages nées au XIXe siècle, notamment avec la révolution des transports.
7. Michael Lucken, Les Occupants. Les Américains au Japon après la Seconde Guerre mondiale, La Découverte, 2025.
Michael Lucken présente un ouvrage remarquable sur l’occupation du Japon par les États-Unis, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La sévérité de la dictature japonaise explique l’accueil favorable que sa population réserve à cette armée d’occupation. L’objectif du général MacArthur, de 1945 à 1952, est alors autant de désarmer l’armée nippone que de forger une relation particulière afin de pétrir l’ennemi d’hier en l’allié de demain. L’occupation est alors présentée sous un angle pragmatique et tel un succès avec un Japon qui opte pour la démocratie et s’arrime au bloc occidental. L’intérêt du livre réside donc dans la compréhension de ce travail plurifactoriel où le protestantisme, les investissements privés et la diffusion du base-ball participent pêle-mêle à l’extension de l’influence étatsunienne. Pour Washington, la conversion des élites japonaises est indispensable afin de transformer le Pacifique en un lac américain dans le cadre de la guerre froide. Michael Lucken n’en relève pas moins des stratégies de résistance au quotidien parmi la population nippone, notamment sur le plan culturel.
8. Camille Schmoll, Chacun sa place. Une géographie morale des mobilités, CNRS éditions, 2025.
Autrice des Damnées de la mer (La Découverte, 2020), la géographe Camille Schmoll rend à nouveau un travail des plus convaincants sur les mobilités. En prenant appui sur quelques exemples concrets, elle remet en question l’idée de sociétés hypermobiles et démontre à quel point l’action de se déplacer relève de rapports de force sociaux, politiques et ethniques. La capacité à se mouvoir, ou non, d’un espace à un autre met un jour un constat spatial implacable : dans un monde connecté, les formes de mobilités révèlent la vulnérabilité des plus fragiles. Elle compare ainsi les mobilités jugées indésirables, l’immigration et celles désirables, soit les mobilités touristiques. L’immigration est alors affublée de tous les maux dont le fait de participer à la perte d’identité des zones où elle se diffuse alors que paradoxalement les populations les plus hostiles à l’immigration sont celles qui y sont le moins exposées.
9. Gérard Noiriel, Le peuple français. Histoire et polémiques, Tallandier, 2025.
Les mois de septembre et octobre ont vu paraître (ou être réédité pour la somme dirigée par Patrick Boucheron), quatre ouvrages sur l’histoire de France sous des formes différentes. Ce genre d’exercice est rarement neutre et là n’est pas l’objectif de l’historien Gérard Noiriel. À l’heure où la République française et les mondes démocratiques sont secoués par des lignes de fracture sans précédent, l’auteur redonne une profondeur historique à l’expression galvaudée de « peuple français ». Nombreux sont aujourd’hui les hommes et les femmes politiques à prétendre savoir ce que veulent ou pensent « les Français ». Cela devient problématique quand le propos se tourne contre l’État de droit, les médias ou certains groupes sociaux « au nom du peuple français ». De façon salutaire, Gérard Noiriel distingue donc la parole du scientifique de celle du polémiste et réinscrit l’expression dans l’histoire séculaire du pays.
10. Marie Moutier-Bitan et Nicolas Guillerat (Data design), Infographie du nazisme, Passés Composés, 2025.
L’infographie a le vent en poupe et celle-ci confirme ce succès. Les éditions Passés Composés ont déjà proposé des infographies remarquées sur la Rome antique ou la Révolution française. L’historienne Marie Moutier-Bitan (autrice du remarquable Les Champs de la Shoah, Passés Composés, 2020) couvre ici les douze années du nazisme à travers un faisceau de thèmes particulièrement large. Le retour sur des événements bien connus, tels la nuit des longs couteaux ou l’incendie du Reichstag sont bienvenus et les infographies permettent d'en avoir une vision particulièrement claire. L'ouvrage s'avère en outre des plus utiles sur des éléments centraux de la période nazie, comme la genèse et la composition de Mein Kampf ou la fuite et la traque des nazis. Ce genre d’outils, particulièrement utiles à l’enseignant, gagnerait à trouver une forme numérique plus aboutie et plus facilement exploitable avec des élèves.