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Pourquoi Donald Trump ne fera pas capituler le régime iranien, par Bernard Haykel

Les États-Unis ont déployé le porte-avions USS Abraham-Lincoln à proximité de l’Iran, et les rumeurs d'une attaque se multiplient. Donald Trump cherche à contraindre Téhéran à renoncer à son programme d’enrichissement nucléaire, à réduire sa production de missiles balistiques et à mettre fin à son soutien au Hezbollah au Liban, au Hamas dans les territoires palestiniens et aux Houthis au Yémen. Il souhaite également que l’Iran cesse d’être un Etat révolutionnaire, en échange de quoi il promet la prospérité par le commerce et l’investissement, notamment avec les vastes réserves de pétrole et de gaz du pays.

Des négociations entre les Etats-Unis et l’Iran sont en cours, mais Téhéran a clairement indiqué que toute exigence qu’il considère comme une atteinte à sa souveraineté — notamment le déni de son droit à l’enrichissement nucléaire — sera rejetée sans appel. Tous les indicateurs suggèrent que le régime est susceptible de survivre en cas d'attaque. Ce qui pourrait d’ailleurs correspondre aux préférences de Trump, comme l’illustre le précédent vénézuélien : la capture de Nicolas Maduro a laissé le régime de Caracas en place, bien que sous pression pour se réformer.

L’Iran vient d'être secoué par des manifestations violentes, déclenchées par des revendications économiques liées à la forte dévaluation du rial, mais qui se sont transformées en une dénonciation plus générale de la mauvaise gouvernance. Le régime a répondu par une répression brutale, faisant de nombreux morts (de 5 000 à plus de 30 000 selon les estimations). Les forces de sécurité centrales sont restées unies tout au long de la crise. Ce qui souligne le caractère enraciné de la République islamique, avec peut-être jusqu’à 20 % d'une population d'environ 90 millions d'habitants prêts à la soutenir et défendre. À l’inverse, l’opposition est très fragmentée, dépourvue d’idéologie cohérente ou de mouvement politique unifié capable de mobiliser la population mécontente. Les appels lancés en faveur du retour du fils de l’ancien shah, Reza Pahlavi, illustrent ce vide du leadership et témoignent du désespoir et de la désunion, la dynastie Pahlavi ne constituant pas une alternative crédible au régime actuel, malgré l'érosion de sa légitimé aux yeux de nombreux Iraniens.

Un imaginaire ancré dans les années 1970

Dans ce contexte, comment comprendre ce que Trump cherche à accomplir en Iran ? Il convient de rappeler que la formation politique et l’imaginaire économique du président américain se sont forgés dans les années 1970, lorsque les chocs pétroliers ont provoqué l’un des plus importants transferts de richesse de l’histoire moderne, des pays consommateurs de pétrole vers les pays producteurs. Dans sa vision du monde, le cheikh arabe et le shah d’Iran incarnent la puissance mondiale, le pétrole étant la source ultime de la force militaire et économique. Il a fait preuve d’une franchise remarquable, expliquant que les actions au Venezuela visaient fondamentalement à contrôler ses immenses réserves pétrolières.

Lorsque Trump examine l’"axe de la résistance" à l’hégémonie américaine - Chine, Russie, Corée du Nord, Iran, Venezuela et Cuba -, il identifie l’Iran et le Venezuela comme ses maillons les plus faibles. Sa stratégie consiste à exercer des pressions par des menaces militaires et des sanctions économiques. Une normalisation des relations avec l’Iran entraînerait un afflux massif de pétrole et de gaz sur les marchés mondiaux. Pour Trump, cela stimulerait l’économie américaine, en particulier à l’approche des élections de mi-mandat de novembre que les Républicains risquent de perdre. Que de tels changements soient peu plausibles dans un laps de temps aussi court ne semble pas peser lourd dans ses calculs.

L'improbable élimination de Khamenei

Compte tenu de la résilience du régime iranien et de la réticence manifeste de Washington à engager des troupes au sol, Trump peut-il réellement modifier la politique iranienne ? L’assassinat ou l’enlèvement de l’ayatollah Khamenei est pratiquement impossible. Si les forces américaines pourraient détruire des sites de missiles balistiques, de telles actions ne renverseraient ni le régime ni n’en changeraient fondamentalement son comportement. Les options restantes semblent limitées : soit conclure un accord avec certains éléments du régime — peut-être au sein du Corps des gardiens de la révolution islamique — afin d’écarter Khamenei et d’installer un dirigeant plus conciliant, selon le modèle vénézuélien ; soit imposer un blocus maritime pour stopper les exportations pétrolières, dans l’espoir de forcer la capitulation du régime par l’asphyxie économique.

Les États arabes du Golfe ont publiquement signalé leur refus de soutenir une attaque contre l’Iran, par crainte de représailles. Les prochains jours seront donc décisifs, mais je ne parierais pas sur une capitulation iranienne. Au contraire, les pressions extérieures tendent à renforcer le nationalisme iranien, lequel, au-delà des clivages sociaux, demeure convaincu que la faiblesse de l’Iran découle avant tout de l’intervention impérialiste américaine plutôt que d’une mauvaise gouvernance interne.

Bernard Haykel est professeur d’études du Proche-Orient à l’université de Princeton et chercheur au Hudson Institute.

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