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Finkielkraut: la consolation fraternelle de Pierre Manent

Sur bien des sujets, Alain Finkielkraut et Pierre Manent ne pensent pas la même chose. Le premier est un juif athée qui soutient la reconnaissance de la Palestine, le second est un chrétien convaincu qui n’a plus foi dans la solution à deux États. Cela n’empêche pas Manent de dire ici son admiration pour l’académicien « mécontemporain ».


Alain Finkielkraut est certainement parmi nous une des figures intellectuelles les plus significatives. Son nom éveille en chacun des sentiments et jugements souvent fort vifs, dans l’adhésion ou le rejet. Il y a quelques années, à l’occasion de son livre À la première personne, je notai comme un signe sinistre de l’état de l’opinion dans notre pays qu’il était désormais chez beaucoup l’objet d’une élection de haine. J’hésiterais à employer la même expression aujourd’hui, non que l’esprit public se soit amendé, mais les méchants aussi se lassent. En tout cas, Alain Finkielkraut a traversé sans dévier ni fléchir ces années où il fut dans le pressoir. Malgré son titre – Le Cœur lourd –, la conversation avec Vincent Trémolet de Villers qu’il vient de publier est parcourue par cette électricité intellectuelle et cette joie de se colleter avec le monde qui font le charme et le prix de ses écrits  comme de sa parole.

Vague de contre-vérités

S’il faut résumer d’un mot la physionomie d’Alain Finkielkraut, sa forme d’âme en quelque sorte, je dirais : c’est un homme qui s’expose. Non pas qui se montre, encore moins qui se vante, mais qui laisse voir sur sa personne ces « morsures du présent » dont parlait Péguy et sans lesquelles on ne touche pas le réel puisqu’il ne nous touche pas réellement. Tout l’émeut, tout l’ébranle, rien ne le protège, rien ne le rassure. Il ne se met jamais en défense. Tel est son courage, non seulement rare mais singulier.

Il porte cette franchise dans la considération du sujet de dispute le plus brûlant aujourd’hui, sur lequel du reste il n’a jamais cessé de s’exprimer avec clarté et netteté, mais aussi l’engagement d’un cœur toujours à vif. On le sait, avec la France, Israël est le nom de son tourment, non pas seulement l’État d’Israël mais le peuple juif comme histoire et comme mémoire, comme appartenance et comme héritage. Aujourd’hui, cependant, c’est d’abord l’État d’Israël qui est en jeu et en procès. Une opinion s’est brusquement répandue ou exacerbée, une passion s’est mise à flamber dans les lieux du monde qui semblaient devoir en être particulièrement préservés comme les universités, pour installer au centre de toute perspective politique, comme la vérité la plus significative du monde présent, la thèse suivante : l’État d’Israël est un État essentiellement illégitime car « colonial » et « les Juifs » forment le dernier ou principal obstacle à cette heureuse unification de l’humanité que le mouvement spontané des peuples du monde est autrement en train de produire. Comment faire face à cette vague de contre-vérités portées par une passion meurtrière ?

S’il est justement révulsé par les violences de colons en Cisjordanie et par les encouragements odieux qu’ils reçoivent de certains ministres de la coalition au pouvoir, Alain Finkielkraut a à cœur de rappeler pourquoi la caractérisation « coloniale » d’Israël est aussi fausse qu’injuste. Israël est un pays nouveau, mais il n’est pas né d’un acte de force arbitraire venu de l’autre bout du monde ; il est le pays du retour, vers lequel les Juifs dispersés, humiliés, violentés, en pays chrétiens comme musulmans, n’ont jamais cessé de diriger leurs prières et leurs vœux, jusqu’à ce qu’enfin, après la destruction des Juifs d’Europe, les Nations unies en décident la création. La Terre promise ne fut d’ailleurs jamais « sans Juifs », mais ceux qui, quoiqu’exposés aux pires violences et vexations, ne l’avaient jamais quittée ne survivaient que grâce à l’aide des dispersés, eux-mêmes vivant le plus souvent dans des conditions précaires. L’histoire des Juifs ne ressemble à aucune autre, et Israël comme État ne ressemble à aucun autre. Cela ne l’exonère pas des obligations de justice qui pèsent sur tous les États, mais les notions « universelles » dont nous faisons usage et parade peinent à lui rendre justice.

C’est pourquoi, d’ailleurs, pour le dire en passant, je suis étonné qu’Alain Finkielkraut approuve aussi résolument la décision d’Emmanuel Macron de reconnaître l’État de Palestine : « Sur ce point, je lui donne raison » (p. 149). Cette décision, et le président le savait, ne pouvait être suivie d’aucun effet. Ou si, par extraordinaire, elle était suivie d’effet, le nouvel État serait gouverné par le Hamas ou l’Autorité palestinienne. Pour donner consistance politique à cet État, rien d’autre n’est aujourd’hui disponible, rien d’autre ne se dessine, rien d’autre ne semble sérieusement envisagé. La décision du président français n’avait pas d’autre effet que de contribuer à délégitimer Israël. L’impuissance française pouvait encore faire cela.

Personne ne sait comment résoudre le « problème israélo-palestinien ». On peut toujours dire : solution à deux États ! Je dis la même chose, mais en ajoutant : si cela est possible. Est-ce possible ? Le Proche-Orient n’est pas une zone propice aux États-nations. Elle est contestée depuis des millénaires entre les empires. Les nations consistantes qui s’y trouvent sont les restes, certes imposants, d’anciens empires : Turquie, Iran, Égypte. Ce sont des empires musulmans, c’est-à-dire nourris d’une religion de forme impériale, et qui s’est étendue par des conquêtes impériales. Je pourrais mentionner aussi, bien sûr, le rôle et le mandat de l’Empire britannique. L’État d’Israël a été fondé dans cette zone disputée par une décision de l’ONU et s’est imposé par la force contre les attaques de ses voisins. Dans la dernière période, encerclé et attaqué par les alliés ou supplétifs de l’Iran, il a été en guerre sur tous les fronts, guerre largement victorieuse, mais qui contribue à donner à Israël aussi des habitudes d’empire. Où pense-t-on loger l’État de Palestine dans ce chaos où il n’a jamais été possible de prendre les habitudes de la paix ? Si l’État de Palestine avait existé, jamais celui d’Israël n’aurait pu être fondé. Dès lors qu’Israël a été fondé et s’est développé de la manière que l’on sait, où trouver place pour l’État palestinien, sinon en obligeant les deux États à subir des contraintes insupportables et accepter des risques inacceptables ? Comment alors réparer autant que possible l’injustice subie par la population palestinienne ? Ou au moins mettre un terme au contrôle constant, humiliant pour les deux protagonistes, qu’Israël exerce sur elle ?

Constant souci d’humanité et de justice

La manière dont Alain Finkielkraut accueille, commente et évalue les événements du Proche-Orient témoigne d’un constant souci d’humanité et de justice, mais je crains qu’il n’étende indûment le domaine du possible. En tout cas la solution qui reçoit l’adhésion de « toutes les personnes raisonnables » me semble entièrement hors d’atteinte aujourd’hui et pour longtemps. Seule, peut-être, la chute de la République islamique d’Iran, suivie de l’installation d’un régime de liberté ayant abandonné le projet de détruire Israël, changerait à ce point la situation de la région qu’Israël pourrait commencer à envisager de prendre les risques qu’il ne peut prendre aujourd’hui. En attendant, que faire ? Je n’ai pas de réponse à cette question. En tout cas, ce que Juifs et chrétiens, et tous ceux qui mesurent l’étendue et la virulence de la haine des Juifs dans toutes les parties du monde aujourd’hui, éviteront par-dessus tout, c’est d’entamer si peu que ce soit la légitimité de l’État d’Israël, sur l’existence et la force duquel repose la sécurité, donc la vie même du peuple juif.

Alain Finkielkraut lors de sa réception à l’Académie française, Paris, 28 janvier 2016. © EULER/AP/SIPA

Je viens de dire : Juifs et chrétiens. Beaucoup dépend de ce « et ». Je suis depuis longtemps frappé et touché par l’amitié avec laquelle Alain Finkielkraut parle du christianisme. On le sait, Dieu n’entre pas dans son équation : « L’inexistence de Dieu se présente à moi comme un savoir » (p. 41). Ainsi résume-t-il son judaïsme « généalogique » : « On honore non seulement son père et sa mère, mais ses ancêtres, et à travers eux le peuple dont on est issu » (p. 158). Quant au christianisme, c’est le propre de cette religion, c’est l’incarnation qui, loin de susciter son rejet scandalisé, éveille son émotion et sa réflexion. Alain Finkielkraut n’est pas prisonnier du procès bimillénaire entre les deux religions.

Deux religions ? C’est une commode, mais inexacte et même vicieuse façon de parler. Le lien spirituel entre Juifs et chrétiens est si étroit que Pascal a pu écrire que « les vrais Juifs et les vrais chrétiens n’ont qu’une même religion ». Le fonds de la prière chrétienne est dans la prière juive des Psaumes, qui est la prière de Jésus-Christ, envoyé dans ce monde « pour les brebis perdues de la maison d’Israël ». Comme le rappelle Alain Finkielkraut, c’est un hérésiarque excommunié, Marcion, qui a prétendu séparer radicalement les deux testaments. Comme il le relève aussi, cette tentation marcioniste est restée présente et active tout au long de l’histoire de l’Église (p. 164). Jadis et même naguère, ce fut au nom d’une « théologie de la substitution » selon laquelle l’Église, après le refus d’Israël de reconnaître la divinité de Jésus, serait devenue le verus Israel, médiatrice exclusive de l’alliance entre Dieu et les hommes. L’Église aujourd’hui reconnaît que le peuple juif continue de jouer un rôle actif et positif dans le dessein de Dieu pour les hommes.

Judaïsme et christianisme sont deux expressions, successives et mystérieusement contemporaines, de l’Alliance de Dieu avec les hommes. Il ne faut pas opposer le « particularisme » juif à l’« universalisme » chrétien. L’« élection » du peuple juif n’a rien à voir avec l’« égoïsme national » que dénonçait Simone Weil. Dieu se lie par sa Loi à son peuple, qu’il destine à « être la lumière des nations pour que [son] salut parvienne jusqu’à l’extrémité de la terre ». Symétriquement, la révélation chrétienne ne s’adresse pas à l’homme en général. Lorsque Jésus commande à ses disciples d’enseigner les nations, il leur commande de les baptiser au nom du Père, du Fils et de l’Esprit pour en faire à leur tour des disciples. Le Dieu chrétien aussi se lie aux hommes par un peuple particulier qui a nom l’Église. Aujourd’hui la religion de l’homme en général, de l’humanité sans forme ni vocation, est l’hérésie universelle qui s’en prend indifféremment mais tout spécialement à Israël et à l’Église. Quand nous disons « les Juifs et les chrétiens », nous touchons à un mystère et nous formons une intention, peut-être une prière. C’est en entretenant ces pensées, Alain Finkielkraut ne m’en voudra pas, que j’ai tourné la dernière page de son livre.

Alain Finkielkraut, Le cœur lourd, Conversation avec Vincent Trémolet de Villers, Gallimard 2026.

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