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L'égoïsme qui gagne la société

Dans son ouvrage Le triomphe des égoïsmes (PUF, 2026), le sociologue Camille Peugny montre que la solidarité diminue au sein de la société et que cela a des effets délétères pour elle. Ce phénomène concerne en particulier, au-delà des ultra-riches, les « classes moyennes supérieures », mais les classes populaires n’en sont pas toujours exemptes non plus. Le responsable en est le contexte social de concurrence accrue pour les places, d'hégémonie des élites économiques et de fragmentation du travail.

 

Nonfiction : Vous décrivez l’adhésion croissante des « classes moyennes supérieures » aux principes de concurrence et aux logiques de la responsabilité individuelle. Comment l'expliquer ?

Camille Peugny : Le débat public se focalise souvent sur les ultra-riches, ce qui est tout à fait essentiel pour saisir l’explosion des hauts revenus et les logiques de « repatrimonialisation » de la société française. Pour autant, il est également très important de s’intéresser aux 20 ou 30 % des individus composant ces « classes moyennes supérieures » car ces dernières contribuent à diffuser leurs valeurs au sein de l’espace social. Par « classes moyennes supérieures », j’entends la conjonction du cœur des classes moyennes stabilisées et des classes supérieures « ordinaires ». Ce regroupement demeure en partie hétérogène mais des travaux récents ont montré des formes de rapprochement entre ces différentes catégories, en matière d’origine sociale ou d’alliances conjugales. Surtout, les individus qui composent cet ensemble partagent des niveaux de diplôme élevés et des revenus bien supérieurs au revenu médian.

Je m’attache à décrire l’évolution de l’économie morale de ces classes moyennes supérieures au cours des vingt dernières années, en creusant tout particulièrement leurs attitudes à l’égard des questions économiques et sociales. Que pensent-elles du rôle de l’État-providence, de la protection sociale, du sort des plus démunis ou encore des politiques de redistribution ? Grâce aux données du baromètre d’opinion de la Drees, je mets en évidence leur adhésion accrue aux principes du néolibéralisme : concurrence, responsabilité individuelle, mérite. Si on assimile à la droite de l’échiquier politique ces grilles de lectures, qui n’accordent parfois qu’une place très secondaire aux différentes formes de logiques sociales, il est donc possible de parler de droitisation de ces groupes sociaux.

Il est important de souligner que les classes moyennes supérieures ne sont animées par aucun déni des inégalités : en revanche, elles les expliquent désormais majoritairement par des différences de mérite individuel. Trois phénomènes sociologiques peuvent expliquer ces évolutions. D’abord, l’élévation de l’origine sociale de ces classes moyennes supérieures, et donc leur embourgeoisement relatif depuis le début des années 1980, lorsque les cadres et les professions intermédiaires étaient plus fréquemment issus des classes populaires. Ensuite, les conditions de formation de ces hommes et femmes ont évolué : le développement des écoles de commerce, de gestion ou de management joue un rôle important dans la diffusion de ce modèle de l’entreprenariat, et plus largement, de ces grilles de lecture individualisantes. Enfin, l’individualisation croissante de la relation de travail et la fragilisation des collectifs de travail est autant une conséquence de ces dynamiques qu’un terreau fertile pour leur diffusion.

Un dernier point peut être mentionné : cette diffusion des valeurs caractéristiques du néolibéralisme économique parmi les classes moyennes supérieures n’est pas totalement indépendante de ce qui se produit au-dessus d’elle : la domination accrue, au sein du champ du pouvoir, des élites économiques.

La concurrence accrue que rencontrent les enfants des classes moyennes supérieures suite à la massification scolaire les a conduites à mobiliser l’ensemble de leurs ressources pour assurer le maintien de leurs avantages, avec un certain succès, expliquez-vous.

La compétition accrue pour les places constitue le contexte dans lequel se déploie la montée des égoïsmes que j’analyse dans ce livre. Bien sûr, le concept est ici déchargé de toute connotation morale. En tant que sociologue, je décris ces comportements comme étant le fruit d’une contrainte sociale, produits par le fonctionnement d’une société qui jette les individus et les groupes sociaux dans une compétition de plus en plus rude. L’école est bien évidemment le premier temps de cette compétition. Dans une société qui fonctionne au diplôme, au sens où ce dernier exerce une emprise sur l’ensemble de la carrière des individus, les verdicts scolaires sont décisifs. De ce point de vue, la massification scolaire a contraint les classes moyennes supérieures à défendre leurs avantages pour s’assurer que leurs enfants demeurent les vainqueurs de la compétition scolaire. Leurs stratégies ont été bien documentées par la sociologie de l’éducation : choix d’options et de filières spécifiques, enseignement privé, etc. Plus substantiellement, à mesure que le système éducatif s’est ouvert, il s’est aussi filiarisé.

Le sociologue Pierre Merle a proposé le concept de « démocratisation ségrégative » pour souligner le fait que des inégalités quantitatives d’accès aux différents niveaux du système éducatif ont été remplacées par des inégalités qualitatives liées au type de filière fréquentée. Cette filiarisation de l’école explique pourquoi la massification scolaire ne s’est pas traduite, au cours des dernières décennies, par des progrès plus substantiels en matière de mobilité sociale.

Vous montrez que cette diminution de la solidarité concerne également les classes populaires, les employés et ouvriers non-qualifiés. Dans quelle mesure peut-on y voir la conséquence des évolutions du travail qui ont fragilisé les collectifs et isolé les salariés ?

Parmi les classes populaires, les emplois dont le nombre et la proportion augmentent le plus rapidement sont des emplois dans le secteur des services, qui font évoluer celles et ceux qui les exercent loin de tout collectif de travail digne de ce nom. Pour les femmes, il s’agit des emplois du secteur des services à la personne : aides à domicile, assistantes maternelles ou femmes de ménage. Pour les hommes, songeons aux emplois dans la sécurité, ou autour des plateformes logistiques. Plus généralement, l’allongement des chaînes de sous-traitance, l’incitation à l’auto-entreprenariat ou encore l’uberisation d’une partie de l’activité économique sont autant de dynamiques qui contribuent à fragiliser, voire saper, les collectifs. Cet isolement nuit bien évidemment à l’action collective.

Plus encore, associé à la fragilisation des protections offertes par l’État social (songeons aux réformes de l’assurance chômage, de l’assurance maladie, ou aux multiples réformes des retraites), il contraint ces hommes et ces femmes à devenir auto-entrepreneur de leur propre précarité. Ces emplois se situent clairement à la marge du salariat, lequel finit par ne plus constituer un horizon possible pour beaucoup de ces personnes. C’est un piège redoutable qui se referme sur elles, d’ailleurs : cette individualisation contrainte favorise la reproduction de conditions d’emploi et de travail très dégradées.

On comprend que ces attitudes et comportements des différents groupes sociaux, pris ensemble, font système. On peut penser, écrivez-vous, qu’ils ne sont pas pour rien dans le faible score à laquelle la gauche semble désormais réduite lors des élections. Mais surtout ils laissent entrevoir une pente dangereuse pour la société tout entière. Pourriez-vous en dire un mot ?

À nouveau, l’égoïsme, tel que je le définis sociologiquement, et les différentes formes d’individualisme, progressent à mesure que l’État social recule et que la compétition sociale s’accroit. Ils obéissent en partie à des dynamiques différentes – plutôt une forme d’individualisme par défaut parmi les classes populaires, et plutôt une forme d’individualisme par excès dans le haut de la structure sociale, pour reprendre la grille de lecture de Robert Castel. Mais tout ceci n’est pas sans lien avec les performances électorales de la gauche depuis plusieurs années. Si elle semble plafonner autour de 30 % des suffrages exprimés, ce n’est pas seulement en raison de la turpitude de ses leaders ou de leur désunion. C’est aussi parce que les valeurs qui se diffusent au sein de la société ne lui sont guère favorables. La désaffection des classes populaires à son égard est documentée depuis assez longtemps. Si on y ajoute les évolutions en cours parmi les classes moyennes, qui ont été historiquement l’une des forces sociales soutenant le Parti socialiste, notamment, on mesure l’ampleur du défi pour la gauche.

Mais on a aussi le droit de penser que cette dernière porte une part de responsabilité dans la situation, faute d’avoir su proposer un récit alternatif suffisamment solide pour résister face au rouleau compresseur du there is no alternative. Pourtant, la montée des égoïsmes crée beaucoup de souffrance, y compris parfois parmi celles et ceux qui peuvent avoir été les défenseurs de ces valeurs de compétition et de mérite individuel. C’est le cas, par exemple, des cadres qui peuvent connaître des formes d’épuisement professionnel et être brutalement digérés par et éjectés de cette société du chacun pour soi. Au niveau collectif, bien sûr, tout ceci sape la cohésion sociale et entretient des formes de repli sur soi et de défiance dont on ne finit pas de mesurer les traductions électorales.

 

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Un entretien à propos de son livre, Pour une politique de la jeunesse (Seuil/République des idées, 2022)

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