Des "Koweït" français : quand des communes s’enrichissent grâce aux projets énergétiques
Pour les miracles, oubliez Lourdes. Il suffit d’aller dans le Cotentin et de regarder de près son tissu économique. Selon une étude publiée en 2024, ce discret bassin est plus dynamique pour les créations d’emplois que des métropoles comme Toulouse ou Nantes ! "Miracle, eldorado… On en parlait beaucoup il y a deux ou trois ans quand le climat national était morose et que notre territoire, à l'inverse, jouissait de perspectives très élevées", se souvient le sénateur (LR) David Margueritte, ancien président de la communauté d’agglomération.
Depuis, la situation n'a pas changé. Bien au contraire. Déjà favorisé par la présence d'une industrie de défense navale, le Cotentin profite de la vitalité d'une filière nucléaire en plein renouveau. En quelques kilomètres de presqu’île se trouvent la centrale historique de Flamanville (Manche), le premier réacteur EPR du pays, l’usine de retraitement des déchets nucléaires et le centre de stockage d’Orano à la Hague. Une densité sans équivalent, synonyme de jackpot pour les communes voisines. Entre toutes les taxes et impôts qui en découlent, elles se partagent plusieurs dizaines de millions d’euros par an.
A ce jeu, Flamanville sort gagnante. La commune est l’une des plus riches de France, proportionnellement à son nombre d’habitants (1 600). En percevant près de 27 millions d’euros annuels de recettes fiscales, elle dispose d’une trésorerie à faire pâlir des villes dix fois plus peuplées. Ses ressources ont même augmenté depuis le branchement au réseau de l’EPR, fin 2024. Longuement attendu, ce réacteur à eau pressurisé rapporte à l'ensemble de l’agglomération environ 35 millions d’euros supplémentaires par an - un chiffrage corrigé à la baisse par le dernier projet de loi de finances. Et c’est sans compter sur un autre projet géant dans les cartons : le programme "Aval du futur" d’Orano. Une fois en activité, cette nouvelle usine de retraitement de combustible fera encore gonfler les budgets locaux. "Le nucléaire nous permet de bâtir une autonomie financière, un niveau de service public et d’équipements incomparables, affirme David Margueritte. On investit là où on ne pourrait pas sans, et là où les autres n’investissent pas." Par exemple dans la santé, la petite enfance ou l'enseignement supérieur.
Le Cotentin est l’un des exemples les plus extrêmes de ces territoires qui tirent bénéfic de la présence d'installations énergétiques sur leur sol. Mais son cas est loin d’être isolé. Dans la seconde moitié du XXe siècle, plusieurs villages ont vu leur train de vie totalement bouleversé grâce aux retombées associées à la présence de centrales nucléaires et de barrages. Dans un article passionnant publié en 2014 dans la revue Hérodote, le géographe Teva Meyer recense l’évolution de ces nouveaux riches de l’atome. Ainsi Paluel et Penly (Seine-Maritime), Dampierre (Loiret) ou encore Saint-Alban (Isère) se sont dotés de grands centres nautiques. D’autres ont préféré se munir de bibliothèques ou médiathèques, parfois très fournies. Celle de Chooz (Ardennes) affiche un ratio impressionnant : 100 000 documents pour 825 habitants. Disposant de son propre Palais des Congrès, Saint-Vulbas (1 250 âmes) rivalise en matière d’équipement avec certaines métropoles régionales. Cette opulence a longtemps valu à la petite commune de l’Ain le sobriquet "d’émirat de Saint-Vulbas".
Les "Koweït" français
D'autres bourgades françaises ont hérité d'un surnom exotique fleurant bon le pétrole et les liasses de billets. A l'image de Saint-Paul-Trois-Châteaux (le "Koweït sur Rhône"), Avoine (le "Petit Koweït d’Indre-et-Loire") ou encore Vaujany (le "Koweït de l’Isère"). Cette dernière doit ne doit d'ailleurs pas son salut au nucléaire, mais à l’eau. Plus précisément aux barrages de Grand'Maison et du Verney, propriétés d'EDF, qui lui rapportent gros chaque année - 15 millions d'euros rien qu'en taxes foncières. Profitant de son aisance financière, la petite station de ski (350 habitants permanents) s’est équipée comme les grandes : piscine, spa, patinoire, centre de fitness, bowling, mur d’escalade, ascenseur incliné, espace musée… Mieux encore, elle possède près de 70 % de son parc immobilier !
"Une fois cette vague d'aménagements terminée, les maires ont changé d'approche : ils ont utilisé leurs ressources pour répondre à des problématiques locales très spécifiques. Certains ont par exemple créé une zone franche pour attirer davantage d’industries, quand d’autres ont débloqué des moyens pour faire venir des médecins", constate Teva Meyer. A Noël dernier, Flamanville a opté pour le soutien de l’économie locale : la municipalité a offert à chaque foyer un chéquier de 200 euros à dépenser dans les commerces de la commune.
Et pour les maires qui ne peuvent pas compter sur les réacteurs nucléaires pour renflouer leurs caisses ? Les énergies renouvelables, également soumises à une myriade d’impôts directs ou indirects, offrent une alternative intéressante. Les éoliennes et panneaux solaires étant bien plus répartis sur le territoire, la richesse est mieux distribuée sur le territoire. Selon les résultats d’une étude inédite conduite par le cabinet Colombus Consulting pour le Syndicat des énergies renouvelables (SER), et dévoilée en amont des élections municipales, les énergies vertes ont généré plus de 2,1 milliards d’euros de retombées fiscales pour les collectivités en 2024 (hydroélectricité incluse). "L’écrasante majorité va à l’intercommunalité et aux villes, indique Nicolas Goldberg, un des auteurs. C’est une ressource dynamique, en croissance et prévisible pour les municipalités."
Un bol d'air pour les petites communes
Dans un contexte budgétaire dégradé, où tout le monde est appelé à se serrer la ceinture, ces recettes sont un véritable bol d’air. Surtout pour les petites communes. Elles représentent en moyenne près d’un quart du budget de fonctionnement des villages les plus ruraux. Et parfois bien plus. A Saint-Georges-sur-Arnon (Indre), les 23 éoliennes et quatre installations photovoltaïques rapportent chaque année "327 000 euros, soit 59 % de toute notre fiscalité locale", détaille Jacques Pallas, le maire depuis 1996.
"L’argent des éoliennes" devient alors un levier d’investissements pour les édiles. Sans ces revenus, la mairie de Trois-Rivières (Somme) n’aurait pas pu construire une nouvelle école ni étendre sa maison de santé. Bligny-Le-Sec (Côte-d'Or) n’aurait pas pu se doter d’un second pôle périscolaire. Nouvion-et-Catillon (Aisne) n’aurait pas pu refaire les vestiaires de son stade de football, et encore moins financer aux deux tiers le permis de conduire des jeunes du village. D’autres communes ont préféré diminuer les impôts locaux, distribuer des chèques énergie ou retaper les églises, mairies ou salle des fêtes.
Au-delà des seules retombées fiscales, les énergéticiens qui cherchent à s’implanter acceptent souvent de cofinancer certains projets municipaux. "Sans cet accompagnement, beaucoup ne verraient pas le jour, affirme Jérémie Almosni, délégué général de France Renouvelables. Il peut s’agir de travaux pour moderniser l’éclairage, enfouir des câbles ou protéger certains espaces naturels. Mais également d’actions pour soutenir l’électrification ou la mobilité, comme l’aménagement de pistes cyclables, d’aires de covoiturage, ou l’installation de bornes pour véhicules électriques avec une recharge gratuite sur certaines périodes de la journée."
Au début de son histoire nucléaire, EDF n’agissait pas différemment. Le groupe a d’abord financé des infrastructures de loisirs dans les villes d’accueil des centrales, notamment pour sédentariser ses agents. Puis il a parrainé des équipes sportives, des œuvres sociales et, plus tard, des associations environnementales afin de renforcer son image sur le terrain.
Les énergies vertes tentent ainsi de répliquer - à leur échelle - le modèle développé en son temps par le nucléaire, avec la fiscalité comme outil d’acceptabilité. Tout en évitant son principal écueil : tomber dans une forme de dépendance vis-à-vis de ces revenus. Car s’ils venaient à disparaître… "Quand on ferme la centrale nucléaire de Fessenheim ou la centrale à charbon de Gardanne, c’est de l’argent qui s’envole, des tensions qui se créent sur tout un territoire", rappelle le géographe Teva Meyer. Avec les énergies renouvelables, le pactole est moins gros, mais le nombre de gagnants plus élevé.