Gilles Candar : "Jamais dans l’histoire de la gauche, un parti n’a été aussi disqualifié que LFI aux yeux de l'opinion"
Alors que le Rassemblement national poursuit sa stratégie de dédiabolisation et de respectabilité, La France insoumise (LFI) s’enferme un peu plus chaque jour dans une dynamique de radicalisation. Brutalité, communautarisme, outrances, accusations d'antisémitisme, populisme… La liste des griefs visant LFI et son leader n’en finit plus de s’allonger. Dernier épisode en date : lors d’un meeting à Lyon le 26 février, Jean-Luc Mélenchon a réaffirmé son soutien à la Jeune Garde et tenu des propos jugés antisémites sur l'affaire Epstein. L’époque paraît bien loin, où LFI apparaissait comme le centre de gravité d’une union des gauches forte de 146 députés. Au point que pour une partie de l'opinion, le "tout sauf le RN" s’est mué en "tout sauf LFI". Dans le baromètre politique Ipsos bva-CESI du 14 février, 66 % des Français se disent "plutôt mécontents" ou "très mécontents" à l’idée d’une élection de Jean-Luc Mélenchon à la présidence de la République, contre 44 % pour Jordan Bardella.
Même en remontant à la IIIe République, jamais le premier parti de gauche n’a semblé susciter un tel rejet dans l’opinion, explique Gilles Candar, grand spécialiste de la gauche française et co-auteur, avec Jean-Jacques Becker, du classique Histoire des gauches en France (La Découverte). Pour L’Express, l’historien tente d’analyser la dérive de La France insoumise, dont on voit bien, assure-t-il, "qu’ils cherchent à choquer le bourgeois". Entretien.
L’Express : Depuis 2022, La France insoumise (LFI) est régulièrement au cœur de controverses. Dans l’histoire contemporaine de notre pays, un premier parti de gauche a-t-il déjà fait l’objet d’un tel rejet ?
Gilles Candar : Jamais un premier parti de gauche, en France, n’a été aussi disqualifié que ne l’est La France insoumise aujourd’hui dans une grande partie du pays. En tout cas, il est difficile de trouver des précédents comparables. Sous la IIIe République par exemple, le parti dominant était le Parti radical. Son chef pouvait être discuté, combattu, controversé, comme ce fut le cas avec des figures comme Georges Clemenceau ou Édouard Herriot. Il y eut des polémiques, bien sûr, parfois même des bagarres, sur leur gauche comme sur leur droite. Mais ils n’étaient pas disqualifiés dans l’opinion pour des raisons morales ou de comportement. Il n’y avait pas de rejet ou de remise en cause de leur personnalité en tant que telle.
On pourrait éventuellement penser au Parti communiste français (PCF), qui fut le premier parti de France sous la IVe République, et qui faisait régulièrement jusqu’à un quart des voix. Ils étaient très combattus, certains redoutant une dictature calquée sur celles des pays de l’Est. Personne n’avait envie de confier la présidence du Conseil à Maurice Thorez, et Charles de Gaulle avait d’ailleurs très vite prévenu : "ni la présidence du Conseil, ni l’Intérieur, ni les Affaires étrangères, ni la Défense nationale…" Il y avait donc de la prudence, assurément. Mais ils n’étaient pas autant disqualifiés sur le plan moral, comme peut l’être aujourd’hui LFI auprès de certaines franges de l’électorat. Ils n’étaient pas un tel repoussoir. Et c’est compréhensible : ils ont très longtemps bénéficié du prestige de leur passé de résistants.
Ils cherchent à provoquer le bourgeois…
Avec LFI, c’est un peu différent. Ils enchaînent les provocations, que ce soit dans le fait de ne pas se désolidariser d'un groupuscule violent adepte des combats de rue comme la Jeune Garde, ou des différentes polémiques liées à des accusations d’antisémitisme, comme lors du discours à Lyon avec la sortie de Jean-Luc Mélenchon sur la prononciation du nom Epstein. On voit bien qu’ils cherchent à choquer le bourgeois, le social-démocrate, le modéré, l’écologiste…
Pourtant, Jean-Luc Mélenchon a fait de bons scores, en 2017 et en 2022, en adoptant une posture et un discours plus proches d’une gauche de gouvernement classique. Pourquoi s’en être éloigné ?
Peut-être se dit-il que sa stratégie de respectabilité de 2017 et de 2022 n’a pas fonctionné, puisqu’il n’est pas parvenu à atteindre le second tour. Le fait est qu’aujourd’hui, il semble succomber à la voie populiste. Et ce populisme, ce n’est pas seulement le fait d’avoir un programme de revendications très à gauche – d’ailleurs, il pourrait plaider que son programme n’est pas plus terrifiant que celui de François Mitterrand avant 1981. Son populisme est plus large, il vient de sa volonté de cliver, de se poser en opposant irréconciliable.
Peut-être que Mélenchon n'a pas vraiment envie de gouverner et préfère rester dans une position de pureté.
Personnellement, je ne vois pas comment cette stratégie pourrait déboucher, dans le cadre du système démocratique français où les majorités se forment au second tour, sur un rassemblement suffisant pour arriver au pouvoir et former une majorité avec laquelle gouverner. Mais mon incompréhension est celle de quelqu’un qui est attaché à cette logique républicaine. Or, l’histoire de la gauche a toujours été traversée par le débat : "comment peut-on vraiment changer les choses ?" Le communiste italien Enrico Berlinguer expliquait que le changement ne pouvait pas s’obtenir par une simple petite victoire majoritaire. D’autres socialistes et radicaux pensaient la même chose. Jaurès disait lui-même qu’il fallait se méfier des "coups de majorité", et qu’on ne transformait pas profondément une société simplement en gagnant une élection de justesse, parce que l’adversaire a des casseroles ou que l’on profite d’une conjoncture favorable. Selon lui, il faut un niveau de conscience suffisamment élevé dans l’électorat pour pouvoir conduire des transformations qui seraient nécessairement contestées.
Depuis quelques mois, on observe une accentuation de la polarisation et de la radicalisation de LFI, qui s’isole de plus en plus du reste de l’échiquier politique. Comment l’expliquez-vous ?
On peut formuler plusieurs hypothèses. Peut-être Jean-Luc Mélenchon est-il persuadé que ce pari va payer au premier tour de la présidentielle, même si, comme je vous le disais, cette stratégie de la radicalisation, de la provocation et de la conflictualisation a ses limites dans un éventuel second tour. On voit bien que le reste de la gauche est très embarrassé. Difficile, dans ces conditions, de construire une union crédible avec socialistes, communistes et écologistes, qui sont pris en étau. D’autant que son objectif est d’abattre tout ce qui reste du réformisme social-démocrate, qu’il a longtemps côtoyé, mais qu’il rejette désormais.
L’autre hypothèse, évoquée récemment par l’ex LFI Raquel Garrido, c’est que Mélenchon n’a pas vraiment envie de gouverner, et qu’il préfère rester dans une position de pureté. Sans doute certains s’enorgueillissent d’être des "purs et durs". Jean-Luc Mélenchon se satisfait peut-être très bien d’être le leader d’une opposition radicale, confortable, professant sa vérité auprès des journalistes qu’il choisit, sur sa chaîne YouTube ou dans ses meetings devant une foule acquise à sa cause. Il y a là une dimension un peu théâtrale, un rôle de représentation, et certainement estime-t-il que cela suffit pour exercer une influence.
Vous avez dirigé en 2004, avec Jean-Jacques Becker, l'Histoire des gauches en France. Depuis, le Parti socialiste s’est effondré et La France insoumise est devenu le premier parti de gauche. Si vous deviez publier une nouvelle édition mise à jour, à quoi ressembleraient les nouveaux chapitres ?
Lorsque nous avions publié cette Histoire des gauches, je me souviens d’une interview avec Edwy Plenel (alors directeur de la rédaction du Monde, NDLR). Il m’avait posé la question suivante : "quelle figure de gauche pourrait incarner l’avenir ?". J’avais cité les noms de Dominique Strauss-Kahn et Jean-Luc Mélenchon. On pourrait soutenir aujourd’hui qu’Emmanuel Macron représente ce qu’aurait pu être le succès intellectuel et technocratique de Strauss-Kahn si l’affaire du Sofitel de New York ne l’avait pas stoppé net. Quant à Mélenchon, il a bel et bien réussi à incarner une voix de gauche qui rencontre un certain écho, notamment dans certains quartiers et chez une partie de la jeunesse.
À l’époque, ces deux orientations étaient possibles : soit une inflexion sociale libérale, au nom de l’efficacité économique, soit un refus de cette évolution et une protestation sociale cherchant de nouveaux ressorts de radicalité. Si l’on écrivait aujourd’hui l’histoire de la période 2004-2026, on pourrait sans soucis intégrer ces évolutions. Une partie de l’électorat de gauche a rejoint la majorité présidentielle, qui ne peut plus vraiment être qualifiée de gauche, et s’inscrit plutôt dans un centre droit comparable à celui des IIIe et IV République, avec une orientation probusiness assumée. Mais cet électorat, qui a longtemps voté pour le Parti socialiste, n’est pas revenu pour autant vers les partis de gauche traditionnels. Les éléments les plus à gauche sont quant à eux tentés par la radicalité exprimée par La France insoumise.
Cette recomposition met dans l’embarras les autres forces de gauche, qu’elles soient socialistes, écologistes ou communistes. Il leur est difficile de s’allier durablement à un macronisme à bout de souffle et peu porteur d’orientations sociales ou écologistes affirmées. De l’autre côté, ils se heurtent à un pôle de radicalité plus intéressé par le fait de marginaliser la gauche modérée que de construire une union durable.
Vous êtes également l’auteur, avec Vincent Duclert, d’une biographie de Jean Jaurès. Beaucoup à gauche, continuent à s’en réclamer. Voyez-vous aujourd’hui des responsables politiques qui s’inscrivent réellement dans sa filiation ?
Je ne sais pas si c’est à moi de le dire ! Mais il est sûr que Jean Jaurès est une figure qui résiste au temps : on le réédite, on continue à étudier sa vie. Ce n’est pas le cas de toutes les grandes figures du XIXe siècle. De nombreux responsables politiques aujourd’hui se réclament de Jaurès, avec parfois des orientations différentes. Cela ne me dérange pas, car on peut le lire de diverses manières, comme c’est le cas pour de Gaulle par exemple. Personne ne peut s’approprier Jaurès.
Maintenant, est-ce que les responsables politiques actuels sont de sa trempe ? J’ai des doutes. Il y a peut-être une crise de vocations, avec certains désenchantements qui ont certainement détourné des personnes talentueuses de l’engagement politique. Jaurès, lui, aurait été un historien ou un philosophe de grande qualité. Il a choisi l’action politique. De nos jours, les hommes de cette nature ne feraient peut-être pas le même choix, et il est probable que la politique attire parfois ceux qui ont moins de talents.
Relire Jaurès aujourd’hui peut aider à penser, mais on ne trouvera pas de solution toute faite pour la France de 2026, où les enjeux sont bien différents de ceux de son époque. Si on doit retenir une chose du personnage, c’était son effort constant pour comprendre les arguments des autres avant de formuler les siens. Sa pensée s’est constamment construite dans cette volonté de compréhension, et c’est ce qui lui permettait de produire des réponses intelligentes, éclairées, humaines.