Les Etats-Unis de Donald Trump, cet incinérateur de talents mondiaux, par Stephen Smith
Depuis qu’ils existent, les États-Unis sont un incinérateur de talents et de la rage de vaincre. Depuis qu’ils sont un géant géopolitique, soit depuis la Deuxième Guerre mondiale, ils attirent en particulier the best and the brightest. C’est même devenu l’une des conditions de leur hégémonie. L’intégration des brillants cerveaux venus, d’abord, surtout d’Europe, puis principalement d’Asie a alimenté la machine d’excellence que sont leurs universités, laboratoires, entreprises de pointe ou, encore, studios de cinéma. Si bien qu’en montant dans une hiérarchie américaine, le pourcentage des "récemment arrivés" augmente invariablement. Ce qui n’a pas posé de problèmes insurmontables tant que ces cerveaux entraient dans le pays dans les mêmes conditions que les autres immigrés pour devenir des Américains, arrivés comme eux, simplement avant.
Notons, toutefois, que la forte corrélation entre excellence et extranéité dit quelque chose de gênant sur le "modèle" américain. Il se nourrit d’une matière première qu’il ne produit pas, ou insuffisamment. Plus les immigrés deviennent de "vrais" Américains, plus ils sont médiocres (et, intégration visible, aussi plus corpulents en se fondant dans une population dont 40% sont obèses et 30% additionnels ont du surpoids).
Cheval de Troie
Il y a six mois, Donald Trump a tiré une balle dans les pieds d’argile du colosse qu’est l’Amérique. Il a frappé le visa pour des immigrants "hautement qualifiés" — le H-1B, créé en 1990, dans l’euphorie de la mondialisation — d’une surtaxe de 100 000 dollars pour l’entreprise privée ou l’institution, telle qu’une université ou un hôpital, qui recrute à l’étranger. En décuplant ainsi le coût pour faire venir une perle rare pendant trois ans (éventuellement prolongeable jusqu’à six ans), Trump a cassé la rentabilité du dispositif parce que seuls des salariés gagnant l’équivalent de 16 000 euros par mois justifieraient cette mise de fonds initial. Or, selon une enquête du New York Times, la majorité des bénéficiaires du H-1B gagnent entre 5 400 et 9 000 euros, un barème de salaires certes élevé mais pas exceptionnel pour des pépites. Bien pire, ces recrues étrangères sont en règle générale moins bien payées que l’auraient été, à qualification égale, des Américains.
Sauf exception, le H-1B n’est donc pas un aspirateur d’expertises introuvables mais un cheval de Troie pour fournir au patronat des cadres — gratuitement formés, ailleurs — si épris du "rêve américain" ou si désireux de renvoyer des fonds à leur famille qu’ils acceptent de gagner moins que des Américains, souvent en travaillant plus. Ils n’ont d’ailleurs guère le choix. C’est leur employeur qui, pour l’avoir obtenu pour eux, "possède" leur visa. S’ils le quittent, ils devront aussi quitter les États-Unis.
Le revirement de Trump
Maintenant, ne s’agissant pas de manœuvres venus, notamment, d’Amérique latine pour occuper des emplois pénibles ou ingrats dont les nationaux "ne voudraient pas" (dans les mêmes conditions et à salaire égal, le non-dit dans le débat public), ce nivellement par le bas ou "dumping social" fait du bruit. Quand des cadres américains doivent faire place nette pour des recrues H-1B chez Amazon, Tata, Microsoft, Meta, Apple, Google, Cognizant, Deloitte ou JP Morgan Chase — le palmarès des importateurs de talents dans le secteur privé — ils protestent et mobilisent leurs élus. Surtout quand, comme chez Walt Disney World à Orlando, en Floride, on pousse le sans-gêne jusqu’à leur demander de former, avant de partir, leurs "remplaçants".
Dans la tech, dont 40 % des employés sont des Asiatiques, le H-1B a été dénoncé comme "la bombe à esclavage des milliardaires", fourriers d’une "invasion hindoue" (bon an mal an, 70 % des bénéficiaires du H- 1B sont des Indiens). Trump-le-populiste s’est vu, naturellement, en champion de cette cause. America First ! Mais cela n’a duré que trois mois. Fin janvier, sous la pression des plus importants financiers de sa réélection, Trump-le-vénal a tourné bride. Son administration a presque doublé le nombre des visas H-1B qui pourront être délivrés cette année. Comme ces visas sont désormais dix fois plus onéreux qu’auparavant, ce qui élimine de la compétition les universités publiques et les hôpitaux, ils bénéficieront presque exclusivement aux entreprises de la tech.
Résultat, sous le trait : en matière d’immigration, le patronat gagne ou gagne. Le "dumping social" s’impose du haut en bas de l’échelle tant qu’on pourra faire accroire que les nationaux sont trop délicats pour se salir les mains ou bouchés à l’émeri au point où il faut importer des cerveaux.
Stephen Smith est professeur émérite d’études africaines à l’université Duke (États-Unis).