Mort de Lionel Jospin : son vrai legs inattendu à la politique française
Lionel Jospin, mort ce dimanche 22 mars à 88 ans, fut un vrai homme de gauche, il venait même de plus loin encore, trotskiste dans sa jeunesse. Le si courant procès de droitisation ne lui fut point intenté. Mais l’un de ses legs majeurs lui vaut aujourd’hui encore d’être critiqué par son camp. Est-ce ainsi que l’on s’élève, au-dessus des siens et au nom des institutions ?
A cette époque, il est Premier ministre, arrivé au pouvoir après une dissolution abracadabrantesque de Jacques Chirac. Lionel Jospin se croit en position de force à l’approche de l’élection présidentielle de 2002. Il a réussi, contre la volonté initiale du président et avec la complicité de Valéry Giscard d’Estaing, à imposer le quinquennat. Un référendum a validé le projet. Ce mandat présidentiel de cinq ans peut être contesté, de fait il modifie les équilibres.
Mais là n’est pas le legs qu’il laisse au pays au risque de heurter son propre camp. Le 26 novembre 2000, à Grenoble, le chef du gouvernement intervient devant ses troupes socialistes, lors d’un congrès du parti. "Ce qu'il nous faut souhaiter, c'est que le printemps 2002, celui des grands rendez-vous démocratiques dans lesquels le peuple s'exprime et tranche, ne soit pas un printemps de la confusion et des choix de convenance, mais un printemps de la clarté. La portée de chaque élection dans notre vie nationale doit être respectée et le déroulement des deux doit pouvoir se faire de façon ordonnée et digne. C'est pourquoi le débat qui s'engage est légitime et doit conduire les uns et les autres, y compris nous-mêmes, à se déterminer le moment venu. Par cette attitude de vérité, nous contribuons, je l'espère, à la réhabilitation du politique."
Le hasard, et lui seul – ou disons la décision de Jacques Chirac d’annoncer un 21 avril la dissolution – explique que les élections législatives aient alors lieu dans la foulée. Le hasard déjà – ou disons la providence ou la fatalité, qui ont fait mourir Georges Pompidou un 2 avril – explique que l’élection présidentielle ait lieu en avril ou en mai. Jusqu’à quel point faire confiance au hasard ?
Bien sûr Lionel Jospin n’était pas guidé seulement par de louables intentions. Il pensait être meilleur que son camp, facteur d’unité face aux éternelles divisions de la gauche et cette aventure se terminera par le fameux 21 avril 2002, qui marque un tournant capital dans l’histoire du pays. Mais son souci de cohérence était aussi évident. Si certains se revendiquant du gaullisme, comme la présidente du RPR Michèle Alliot-Marie, contestèrent, de manière incompréhensible, Raymond Barre, plus gaullien que les autres, remarqua : "Je ne vote pas pour donner un coup de main à Jospin, je vote pour respecter l'esprit de la Ve République. L'élection présidentielle a une primauté sur l'élection législative".
Le meilleur comme souvent fut Guy Carcassonne, qui d’une formule remit les esprits à l’endroit : "Ce n’est pas une inversion, c’est un rétablissement du calendrier." Notre chroniqueur, le constitutionnaliste Denys de Béchillon, résume ce à quoi correspond la Ve, notamment depuis la réforme de 1962 sur l’élection du président de la République au suffrage universel : "L’élection présidentielle donne la ligne, les élections législatives donnent les moyens de réalisation de la ligne."
Ce qui est frappant c’est qu’avec les années le procès n’a pas faibli, renvoyant la gauche à son éternel dilemme face au pouvoir. En 2021, à l’occasion de la mort de Paul Quilès, qui fut l’un des très rares socialistes à s’opposer à la décision de Lionel Jospin, l’ancien ministre Jean-Marie Le Guen écrit dans une tribune donnée à Marianne : "Cette subordination des élections législatives à la présidentielle, totalement aconstitutionnelle et opportuniste, devait marquer jusqu’à aujourd’hui notre calendrier électoral avec ses effets délétères."
En 2024, la Fondation Jean-Jaurès publie un livre très complet, avec de nombreux témoignages des acteurs de l’époque : La gauche plurielle (1997/2002), quelle place dans l’histoire de la Ve République ? Et il y a un point du passé qui ne passe pas : cette fameuse modification du calendrier. "Comment Lionel Jospin et la gauche plurielle, attachée à une lecture parlementaire du régime, écrit l’auteur, voire à une profonde révision de nos institutions, en sont-ils venus à mettre en chantier une réforme qui, en accordant une place seconde aux législatives dans le calendrier électoral, ne pouvait que définitivement ravaler le Parlement à un rôle secondaire dans le dispositif institutionnel de la Ve République ?" Voici donc l’acte d’accusation : il s’agit de "l’ultime étape du ralliement des socialistes à la lecture présidentialiste de la Ve République". Mitterrand, Jospin, même combat : ces hommes de gauche auraient été contaminés par la Ve. Encore une preuve de ce "long remords du pouvoir" qui taraude les socialistes français et qu’évoquent Alain Bergounioux et Gérard Grunberg. Le spectacle donné par le Parlement depuis la dissolution de 2024 justifie-t-il vraiment que lui soit accordé la place première ?