Mode : Olivier Saillard, une trajectoire aussi sensationnelle qu’ascensionnelle
La littérature est l’art qui les contient tous, au sens où sans elle, sans l’écriture de leur histoire, les arts ne seraient qu’une oralité sans réalité, sujette à tous les doutes, une tristesse. Dans leur inquiétude existentielle, les artistes ne le sont utilement qu’à travers le récit des créations qu’ils infligent à l’art dont ils se réclament et après quoi celui-ci n’est plus tout à fait le même. Si je vous ennuie, j’arrête. Une dernière chose : en apprenant à connaître l’art dans lequel, enfants ou adolescents, ils se sont engagés, plus ils l’aiment, plus leur désir de le dynamiter est grand.
Car il n’y a pas de meilleure façon de conquérir une chose, un être, un territoire qu’en le mettant à terre : il est alors plus facile à ramasser, ils le ressusciteront et on reconnaîtra leur génie. Ils sont vilains comme ça les artistes que je connais, et je sais un peu les ennuis que cette méthode leur cause. Après, il y a les malins, ceux qui parviennent à cacher leurs primitives intentions derrière de grands sourires et de bonnes manières. Pour peu qu’ils sachent enrober leurs ambitions mégalomaniaques d’une rhétorique courtoise et un brin d’humour, c’est gagné. Ceux-là, je les jalouse, mais l’âge venant je les admire seulement.
Olivier Saillard n’a plus qu’une trentaine d’années à tenir sur la trajectoire qu’il a choisie, aussi sensationnelle qu’ascensionnelle, en vue d’atteindre quelque chose de bien précis dans sa tête. Dingue de fringues, le petit Olivier crée en 1979 le magazine Le Grand Couturier, il a 12 ans. Complexé par ses origines modestes (chauffeurs de taxi à Pontarlier), il échoue aux concours d’entrée aux grandes écoles de mode.
Applaudissements universels
Pour ne rien faire comme tout le monde, il passe son service militaire au musée de la Mode et du Textile sous le statut d’objecteur de conscience. Il en sort historien de la mode. Il doit avoir des doigts de fée ou les dents longues. Ou les deux, mon capitaine. A l’université, son mémoire de fin d’études propose "le corps comme vêtement", autrement dit : fuck la mode. Il n’abandonne ce concept potache qu’en apparence, continuant de secouer l’apathie de divers musées de la mode, d’abord à Marseille, puis à Paris, au musée des Arts décoratifs, et jusqu’au palais Galliera, où il monte des défilés conceptuels, sans faste ni fête, qui forcent le respect.
Il fonde Moda Povera, "entreprise pédagogue" à contre-courant du système : ça coûte trois fois rien, les mannequins parlent, dansent ou avancent en tenant à bout de bras des costumes anciens, trop fragiles pour être portés. Au cours d’un autre défilé, mais très beau, il se met en scène taillant un habit à même le corps du modèle, là, comme ça, devant tout le monde. Ces curieux défilés, Dora les a tous vus en vrai. Je préférais les regarder en replay, mais là, j’ai voulu y aller, à cause du récit proposé : le couturier a vidé l’armoire de sa mère, récemment disparue, et avec toutes ses affaires, de la robe de chambre au mouchoir, du tee-shirt au fond de jupe en satin ("Renée s’habillait de peu, mais de choix"), il a créé des vêtements de haute couture.
La scénographie est simple, le couturier apparaît sur le catwalk éphémère de la fondation Cartier, les bras chargés d’un habit que la récitante Zoé Guédard présente : Triptyque des sentiments. Saillard offre à la spectrale Axelle Doué l’habit dont elle va se vêtir, avec son aide. Entre l’artiste et son modèle, la chorégraphie est tendre, ceux qui mal y pensent la diront incestueuse. C’est prescrit, c’est dans l’au-delà. Le couturier se retire pour laisser son égérie faire sa chatte, aller et retour sur ses hauts talons. Après quoi, couleuvre abandonnant sa mue, elle ôte l’habit qu’elle laisse dégouliner au sol. Olivier Saillard ramassera cette dépouille après avoir habillé son mannequin d’un nouveau vêtement, et ainsi de suite jusqu’au 23e, le Petit rien – Mouchoirs d’une vie/Fondus en paire de gants d’instants qui clôt le défilé. Applaudissements universels.
* Christophe Donner est écrivain