Exclues de la table, soumises à des siècles d'injonctions contradictoires... Qu'est-ce qui a déréglé l'appétit des femmes ?
Mangeuses (Les Pérégrines) aborde l’avènement de la gastronomie, d’où ces dames étaient exclues, l’injonction à la minceur et les troubles du comportement alimentaire qui découlent de plusieurs siècles d’oppressions. Entretien.
Au cinéma ou dans la littérature, pouvez-vous me citer une scène où l’on voit des femmes manger de bon cœur autour d’une tablée ?
Très peu de scènes réunissent des femmes à une table dans le but prioritaire de manger alors que le gueuleton viril est un motif littéraire et cinématographique récurrent. C’est bien pour ça que j’ai imaginé un test des mangeuses qui pourrait s’ajouter à la liste de tous les tests féministes (le plus connu étant celui de Bechdel, NDLR) par rapport à la fiction. Dans Sex and the City, par exemple, elles sont souvent à table mais elles chipotent sur une salade et parlent de mecs. Elles ne sont pas là pour manger.
La gourmandise est un péché, d’autant plus quand il s’agit des femmes. Depuis quand ?
Le premier péché est le péché de gourmandise, cela veut dire que c’est le moins grave mais qu’il mène à tous les autres. Pour moi, cela remonte au début de l’humanité : Eve, du côté de la pensée occidentale, et Pandore qui est la première femme humaine de la mythologie grecque, décrite par Hésiode comme une gaster, un ventre de chienne bien caché dans un corps merveilleusement gracieux. Une femme qui dupe son monde, comme Eve selon certains théologiens, car son ventre risque de vider les provisions alimentaires et l’énergie sexuelle de l’homme.
Cela a perduré…
Comme tout ce qui n’est pas pensé dans l’Histoire. C’est pour ça que j’ai remonté aussi loin : sur toutes les questions que je me pose, qu’il s’agisse du péché, de la culpabilité ou du rapport à la minceur, à chaque fois, je remonte à l’Antiquité pour montrer que c’est une constante anthropologique, qui traverse les siècles en n’étant jamais questionnée et qui reste donc inamovible.
L’invention de la gastronomie, aussi une affaire d’hommes…
Dans l’Antiquité, on voulait déjà transcender le corps et ne pas associer la gourmandise au ventre mais plutôt à des valeurs liées à l’esprit, à l'érudition, à l'intellect. On invente le mageiros, censé être le premier cuisinier de l’Histoire, un métier exclusivement masculin. Ce n’est évidemment pas le premier cuisinier, car les femmes étaient déjà assignées à la cuisine domestique. Mais les hommes professionnalisent cette fonction. À cette époque, toute une science du ventre s’invente : la gastrologie ou la gastrosophie dont les femmes sont exclues.
Au début du XIXe siècle, juste après la Révolution française et l’ouverture des premiers restaurants, Antoine Gaspard Grimod de la Reynière en fait un art rhétorique, ce qu’il appelle “une civilité gourmande”. Il réunit, dans des restaurants et des hôtels particuliers, une dizaine d’invités. L’idée est de manger de façon très sérieuse et de disserter sur le repas, d’en faire un art oratoire nourri de littérature, de philosophie... Évidemment, il en exclut, lui aussi, immédiatement les femmes. Parce qu’il considère qu’elles ne savent pas manger et qu’elles n’ont pas suffisamment accès à la raison pour développer l'intelligence du palais. Elles n’ont d’appétence que pour le sucré et les choses liées à l’enfance. Et puis, elles risquent d’échauffer les sens des hommes. Si elles sont conviées, elles le sont dans les goûters champêtres un peu libertins où il y a des courtisanes et un rapport à la sexualité.
C’est encore le cas ?
Comme c’est très ancien et si peu questionné, il est obligatoire qu’on en soit encore complètement imprégnés. Tout ce que je décris est toujours présent mais en étant davantage hypocrite alors qu’à l’époque, c’était très explicite.
Qu’est-ce qui explique que les femmes que vous interrogez prétendent d’abord être insouciantes quant à leur alimentation avant d’avouer torturer leur corps ?
C’est ce que j’appelle les dénivores. Je les ai repérées lors des témoignages que j’ai recueillis pour le livre. Je menais des entretiens très longs. Elles commençaient par me dire : “Je vous ai écrit parce que ça m’amuse mais je n’ai pas ou plus de problème avec l’alimentation.” Il suffisait de vingt minutes de discussion pour que leur rapport tourmenté à l’alimentation revienne à la surface. Il n’y a pas une seule femme qui n’a pas rencontré une anxiété alimentaire qui a pu dégénérer, à un moment de sa vie, à un trouble des conduites alimentaires (TCA).
Comment je l’explique ? Il y a un vrai tabou. On n'en parle jamais, y compris entre nous. Les femmes s'observent un peu dans la façon de chipoter dans leur assiette en sachant très bien ce que ça signifie et en ne s’exprimant pas à voix haute. C’est un tabou car le sujet de la nourriture est exposé partout mais cache des zones de non-dits absolus. Les rapports troublés à la nourriture en font partie.
Qu’est-ce qui a pu détraquer notre rapport à la nourriture ?
L’une des choses qui explique ce tabou et ce déni que j’ai tellement observé, c’est justement l’incompréhension générale face à ce problème et le fait qu’on n’interprète ça qu’à travers une soumission supposée des femmes face à un diktat de la minceur. Comme si les femmes étaient nécessairement dociles face à un regard sexualisant sur leur corps.
Lorsque les femmes détraquent leur propre corps au point parfois de se torturer, elles sont, à mon sens, tiraillées entre les injonctions contradictoires qu’on leur assène depuis des siècles et leur propre révolte.
Dans certains cas - que j’ai analysés dans mon livre - elles cherchent aussi à exprimer, de façon non verbale, une résistance vis-à-vis de la conception de la “féminité” qui leur est proposée.
La conséquence, ce sont les TCA.
Dans mon livre, j’en fais l’aboutissement ultime de toute l’histoire que je retrace. Le fait que les femmes soient maintenues depuis des siècles dans un rapport supposé à la pulsion alimentaire, la gloutonnerie et qu’elles soient interdites d’accès à une forme d'élévation intellectuelle, y compris à travers le corps, pour moi, c’est ce qui a façonné nos anxiétés et pathologies actuelles. Le spectre de ces anxiétés et de ces pathologies est bien plus large que la liste énoncée dans les critères diagnostics de prise en charge des TCA. Et elles affectent, à mon sens, presque toutes les femmes à un moment ou à un autre de leur vie.
Vous écrivez que les TCA sont une forme de résistance…
C’est chez le philosophe Michel Foucault que j’ai découvert cette notion saisissante. Dans ses travaux, notamment sur la folie, il prend au sérieux ce qu’il appelle les différentes formes de résistance discrètes, non épiques, de l'être humain face à la société dans laquelle il vit. Il s’agit de micro-résistances, presque silencieuses, qui donnent parfois lieu à des actes d’autodestructions. Pour moi, l’anorexie et la boulimie pourraient tout à fait appartenir à cette forme de résistance. C’est une façon extrêmement discrète et même honteuse de refuser la féminité telle qu’elle est présentée en se faisant du mal à soi-même, en retournant la colère contre la société contre notre propre corps.
Comment, avec la notion de backlash, le féminisme s’est-il retourné contre les femmes ?
Dans son livre, Backlash (paru en 1991, NDLR), Susan Faludi observe un mécanisme inventé par le patriarcat et le capitalisme pour faire regretter aux femmes leur élan féministe, en retournant la force de cet élan contre elles. L’exemple le plus flagrant est celui de la minceur qui fait partie des premières revendications féministes. La minceur élancée, garçonne, dynamique, musclée, sans traces de graisse est flagrante dans les années 1920-1930. Alors qu’on a toujours attendu des femmes qu’elles soient minces - signe de bienséance sociale, d’équilibre moral et de sobriété - et grosses à la fois sur les parties les plus érotiques de leur corps, les seins et les hanches. Simone de Beauvoir analyse cette rondeur molle comme une façon pour les femmes de signaler leur disponibilité sexuelle et procréative et une forme d’impotence, de domestication.
Le patriarcat qui se mélange très bien avec le capitalisme voit dans cet élan féministe une manne financière extraordinaire avec l’industrie des régimes et du fitness qui a été le premier objet d’une publicité de masse complètement irrésistible.
Est-il envisageable d’entretenir un lien plus apaisé avec la nourriture ?
Je réagis sur le mot apaisé. Les dénivores me disaient “maintenant, j’ai un rapport apaisé”. Mais dans le mot “apaisement”, il y a l’idée d’un cheminement, d’un processus. Et je ne suis pas certaine que nous ayons trouvé le moyen - comme Grimod l’a fait avec la gastronomie - d’inventer une réconciliation collective entre les femmes et la nourriture. Peut-être que certaines femmes amorcent un chemin d’apaisement et c’est tant mieux ! Mais cela reste des techniques individuelles, me semble-t-il.
Ce que j’espère, c’est que l’éclairage de la pensée et du savoir historique permette de lever ce tabou. C’est en étant exclues du champ du savoir qu’on nous a maintenues dans un soupçon de gloutonnerie. C’est par le savoir qu’on peut sortir de cet enfermement. Par le fait de cesser de se faire le porte-voix d’injonctions qui sont torturantes et qui n’ont pas de sens.
Propos recueillis par Pauline Mareix
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