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Montargis, le berceau oublié de la révolution chinoise

Pékin, août 1982. Deng Xiaoping sort de la salle où se tient le congrès du Parti communiste chinois (PCC) pour saluer le maire de Montargis (Loiret), en visite avec d’autres élus français. La "Venise du Gâtinais" est chère au nouveau maître de la Chine. Il y a vécu dans les années 1920, partageant son temps entre les cours de français, les réunions politiques avec ses compatriotes et l’usine Hutchinson, dans la commune voisine de Châlette-sur-Loing, où la cheffe de l’atelier de chaussures s’appelait Mme Rose. L’un de ses meilleurs souvenirs reste l’apprentissage de la valse au dancing La Gloire, et le plus désagréable, son arrestation par la maréchaussée pour un éclairage de vélo déficient. La première fois qu’il est revenu en France en voyage officiel, en 1975, Deng a voulu "manger des croissants comme à Montargis".

Il n’a que 16 ans lorsqu‘il débarque à Marseille avec une centaine de camarades du Sichuan. Après sa réussite à l’examen de français contrôlé par le consul de Shanghai, Albert Bodard, père du grand reporter Lucien, il est admis dans le contingent du "mouvement travail-études". Cet Erasmus avant l’heure permet à 4 000 jeunes Chinois de venir étudier en France entre 1912 et 1927, leurs études étant financées par le travail à l’usine.

Des étudiants-ouvriers chinois employés dans une usine de soja

Le concepteur de ce programme éducatif hors-norme s’appelle Li Shizeng (1881-1973). Ce fils d’une famille de mandarins entre en 1903 à l’Ecole d’agriculture de Montargis, avant de se consacrer à la biochimie à la Sorbonne puis à l’Institut Pasteur. Six ans plus tard, il emploie une trentaine d’étudiants-ouvriers chinois à la Caséo-Sojaïne, sa petite usine de soja située à La Garenne-Colombes. Il est convaincu que le tofu sauvera la planète de la famine.

Li a la bougeotte. Il repart en Chine épauler son ami Sun Yat-sen, président de la jeune et éphémère République chinoise. De retour en France, il ouvre le premier grand restaurant chinois à Paris, puis crée la Société franco-chinoise d’éducation, chargée d’accueillir de nouveaux boursiers. Le "mouvement travail-études" puise ses sources idéologiques dans un étrange cocktail d’anarchisme, de nationalisme blessé et de fascination-répulsion pour l’Occident, qui s’exprime dans toute sa vigueur lors de la révolte du 4 mai 1919. Ce jour-là, 3 000 étudiants se réunissent place Tiananmen, à Pékin, pour protester contre le transfert à Tokyo des anciennes concessions allemandes en Chine. Sous la pression, le gouvernement des Seigneurs de la guerre, succession de factions militaires rivales, finit par céder, et désavoue les clauses du traité de Versailles.

Le "mouvement du 4 mai" va façonner la conscience patriotique de toute une génération. Il constitue déjà une victoire pour tout un courant critique qui juge la société traditionnelle responsable des renoncements successifs, depuis la guerre de l’Opium jusqu’aux "traités inégaux", qui ont ouvert à tous vents le pays aux puissances étrangères, au milieu du XIXe siècle. Cette mouvance réunissant des lettrés ne jure plus que par la démocratie, la science et la technique. Pour imiter l’Occident, qui a montré sa supériorité, mais aussi pour le combattre, avec ses propres armes.

L’une de ses têtes pensantes, Cai Yuanpei, est un proche de Li Shizeng, le "Chinois de Montargis". Il s’est d’abord consacré à la traduction pour comprendre les raisons de la suprématie occidentale, avant d’étudier la philosophie à Berlin et Leipzig. L’éducation reste à ses yeux le ressort principal de la renaissance de la Chine, et il y consacrera sa vie aux postes de ministre de l’Education ou de recteur de l’université de Pékin. Dans ce groupe d’érudits mâtinés d’hommes d’action, d’autres figures connaîtront des fortunes diverses : le linguiste Wu Zhihui sera conseiller de Tchang Kaï-chek, et il le suivra jusqu’à Taïwan ; Chu Minyi, étudiant en médecine à Strasbourg, rejoindra l’aile gauche du Kuomintang (le Parti nationaliste chinois), le premier parti politique moderne, créé par Sun Yat-sen, avant de se compromettre dans le gouvernement pro-japonais de Nankin.

Rejetons de grandes familles

Plusieurs étudiants-ouvriers connaîtront des trajectoires tout aussi remarquables : Nie Rongzhen sera maréchal de l’Armée populaire de libération ; Cai Hesen, ex-condisciple de Mao, le premier à lui proposer la création d’un parti communiste, "l’avant-garde et le commandement de la révolution" - il sera fondé en juillet 1921. Pour l’heure, à peine arrivés en France, ces futurs responsables politiques doivent travailler à mi-temps. Ces rejetons de grandes familles vont rencontrer pour la première fois de leur vie des ouvriers : leurs compatriotes venus pendant la Grande Guerre remplacer la main d‘œuvre française expédiée dans les tranchées. Le courant ne passe pas toujours.

Les nouveaux venus sont embauchés chez Renault, à Billancourt, aux usines Schneider du Creusot, chez Chambrelent (confection d’éventails et de fleurs en papier), à Paris… Ils créent en 1919 à La Garenne-Colombes une Association des travailleurs chinois. Proche des idées communistes, celle-ci a l’habitude de se retrouver dans un appartement parisien au 17, rue Godefroy (XIIIe arrondissement), occupé jusqu’ici par un certain Zhou Enlai. Le futur Premier ministre de Mao était arrivé à Marseille deux mois après Deng (en octobre 1920), mais par une autre filière, exclusivement politique, puisqu’il était chargé d’établir des cellules communistes en Europe (avant même la création du PCC). Durant son séjour, il croise Deng, mais aussi Zhu De, le "père" de l’Armée populaire, ou le leader vietnamien Hô Chi Minh. Le Paris de l’entre-deux-guerres est alors la capitale de la lutte anticolonialiste. Y résident les célébrités de demain, le Sénégalais Léopold Sédar Senghor, le Guatémaltèque Miguel Angel Asturias, l’Algérien Messali Hadj…

Lors de ses passages à l’établi (il sera aussi assembleur à Renault-Billancourt, puis chez Kléber, à Colombes), Deng rencontre les jeunes compatriotes qui vont créer la Ligue des jeunesses socialistes chinoises en Europe, réservoir du parti communiste en gestation. La "faction de Montargis", selon l’expression des historiens officiels chinois, contribue largement à ce qui deviendra l’"épopée" maoïste. Le soir, Deng écrit sur des stencils les articles de ses camarades et il fait tourner la ronéo. Il s’inscrit en 1923 au Kuomintang, avant d’être accepté l’année suivante au sein du PCC clandestin. En 1926, l’étudiant-ouvrier devenu révolutionnaire professionnel partira en formation à Moscou.

Les étudiants-ouvriers sont hyper-politisés. Leur première action d’agit-prop, en février 1921, est l’occupation du tout nouvel Institut franco-chinois de Lyon, créé pourtant par Li Shizeng, leur maître à tous. Les disciples s’insurgent contre l’allocation de fonds qui leur étaient destinés, prétendent-ils, à ce nouvel établissement. Sans attendre, les autorités françaises, excipant d’une OQTF avant l’heure, refoulent une centaine d’entre eux. Les expulsés reprennent l’action militante à peine le pied posé sur le sol chinois. Ils organisent notamment les manifestations contre l’impérialisme et les seigneurs de la guerre des étudiants de l’université de Shanghai en 1925, au cours desquels des policiers de la concession internationale ouvrent le feu. Leur action sera aussitôt relayée à Paris, où une centaine de manifestants envahit la Légation chinoise, rue de Babylone. Nouvelles expulsions d’étudiants-ouvriers.

Pour la première fois, les journaux s’intéressent à l’agitation chinoise sur le sol français. Un fait divers survenu un peu plus tôt aurait pourtant dû attirer leur attention : des étudiants-ouvriers chinois, dirigés par un certain Deng, ont été suspectés d’avoir voulu liquider les étudiants nationalistes, qui s’entraînaient au centre de tir de Versailles

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