Elections locales au Royaume-Uni : le scrutin qui met la politique britannique sens dessus dessous
Dix ans après qu’il a imposé la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, le trublion populiste Nigel Farage fait un retour en fanfare. Ni sa proximité avec Donald Trump, ni les témoignages sur d’anciens propos racistes qu’il aurait tenus, ni les révélations sur des financements qu’il n’aurait pas déclarés, n’ont eu raison de la dynamique qui le porte. Véritable aimant à protestataires, le leader populiste europhobe est sorti grand vainqueur des élections locales et régionales du jeudi 7 mai en Grande-Bretagne.
De la même façon qu’il avait dynamité la politique britannique lorsque le référendum de juin 2016 avait fait triompher son projet de Brexit, Nigel Farage incarne une décennie plus tard un nouveau tournant de première importance : la fin de la domination exercée depuis un siècle par les deux grandes formations traditionnelles, le Labour (travailliste) et le parti Tory (conservateur).
Paysage politique fragmenté
Le scrutin du 7 mai amplifie une tendance de fond, déjà manifeste dans les élections parlementaires de 2024 : malgré un mode de scrutin qui tend à avantager les partis établis, le paysage politique du royaume est désormais fragmenté, traversé de fractures multiples. A droite, le parti de Nigel Farage, Reform UK, prend à chaque scrutin un peu plus l’ascendant sur les Conservateurs. A gauche, les Verts bousculent les Travaillistes qui, victimes de l’impopularité abyssale du Premier ministre Keir Starmer, s’effondrent. Au centre, le Parti libéral-démocrate tire son épingle du jeu. "Le bipartisme n’est pas seulement mourant, il est mort et enterré", a commenté le chef des Verts, Zack Polanski.
La percée des indépendantistes au Pays de Galles et en Ecosse, qui renouvelaient tous les deux leur parlement régional, accentue les forces centrifuges dans le royaume. Au Pays de Galles, les nationalistes de gauche du Plaid Cymru mettent un terme à un siècle de domination travailliste sur la politique locale. En Ecosse pendant ce temps, le Scottish National Party (SNP) renforce encore sa place de première formation politique, pour le cinquième mandat consécutif, au parlement d'Edimbourg.
L'avenir s'assombrit pour Starmer
En Angleterre, le parti de Nigel Farage enregistre ses meilleurs scores dans les régions qui avaient déjà voté pour la sortie de l’Union européenne en 2016, ce qui témoigne de la permanence des lignes de fracture du Brexit. Il dispose maintenant de quelque 1400 élus dans les conseils locaux, contre une centaine auparavant. Il étend en outre son influence dans les autres régions, où il était jusqu’alors peu présent. "Nous assistons à un vrai tournant historique dans la politique britannique", a commenté Farage.
A Londres, l’avenir de Keir Starmer à la tête du gouvernement britannique est compromis. Des appels à sa démission ont commencé à se faire entendre. Le Premier ministre, qui avait engagé ces derniers mois un prudent rapprochement avec l’Union européenne, a assumé la responsabilité du désastre. Mais il a refusé d’envisager son retrait, affirmant au contraire qu’il entendait rester jusqu’au bout de son mandat et conduire la campagne travailliste pour les prochaines élections générales. "Je ne m’en vais pas", a-t-il dit. "On ne change jamais de pilote en plein vol", a assuré, à rebours de la réalité de l’aviation, son vice-Premier ministre David Lammy.
Cependant, au-delà du sort de son chef, c’est tout le positionnement du Parti travailliste qui est en question. Il a perdu massivement des voix sur sa gauche, au profit des Verts, dans les métropoles, comme sur sa droite, au bénéfice de Reform, dans le nord de l'Angleterre et les Midlands. Même s’il garde pour le moment sa majorité au parlement de Westminster, il doit s’interroger sur les moyens de regagner la confiance des électeurs s’il veut continuer à compter dans la politique nationale.
Pression populiste
"Ces résultats sont dévastateurs pour le Labour", a estimé le centre de réflexion Fabian Society, proche des travaillistes. "Il est habituel que les partis, lorsqu’ils sont au gouvernement, essuient des revers lors d’élections locales. Mais cette fois-ci, l’ampleur des pertes montre qu’il s’agit de beaucoup plus qu’une simple dépression de mi-mandat", a-t-il écrit dans une analyse à chaud.
Le parti de Nigel Farage n’a recueilli qu’un gros quart des suffrages exprimés en moyenne. Mais dans la Grande-Bretagne d’aujourd’hui, cela lui suffit à s’imposer comme le premier parti du pays. L’ancien député européen aborde en pole position les élections parlementaires qui doivent être organisées d’ici août 2029. Pour lui, les élections locales ont été "le marchepied parfait pour devenir Premier ministre", écrit le commentateur politique du quotidien The Times, Fraser Nelson. Sauf si, d’ici là, les Travaillistes trouvent un moyen de redresser la barre, ou les Conservateurs, eux aussi malmenés par l’essor de Reform, une recette pour reprendre le leadership à droite.
Le Royaume-Uni rejoint ainsi la France, où le Rassemblement national fait la course en tête en vue de la présidentielle de 2026, mais aussi l’Allemagne, où l’AfD dépasse dans les derniers sondages d’intentions de vote la CDU du chancelier Friedrich Merz. Dans chacun des trois plus grands pays européens, la pression populiste n’a jamais été aussi forte.