"Si Boris Vallaud et le PS étaient sérieux..." : les économistes Thesmar et Landier étrillent le projet socialiste

La "démarchandisation" serait-elle l'avenir de la gauche française? Le concept est au coeur du projet de 144 pages présenté par le Parti socialiste en vue de 2027, et qui prétend esquisser un "nouveau socialisme". Il figure surtout sur la couverture du livre de Boris Vallaud, dans lequel le patron des députés socialistes (qui a annoncé ce vendredi 8 mai sa décision de quitter la direction du parti) peste contre une supposée prise de contrôle du grand méchant marché de tous les aspects de nos existences.

Pour Augustin Landier, professeur à HEC, et David Thesmar, professeur au Massachusetts Institute of Technology (MIT), le débat entre marché et Etat aurait pu être intéressant. Mais les deux économistes étrillent l'essai de Boris Vallaud comme le projet du PS, qui selon eux reviennent "aux lieux communs du discours anticapitaliste"

L'Express : Boris Vallaud, dans son livre Nos vies ne sont pas des marchandises, publié au Seuil, et le Parti socialiste dans son projet pour 2027, mettent en avant le concept de "démarchandisation"…

Augustin Landier : Ce thème est intéressant, pour peu qu’on fasse l’effort de le problématiser. Il peut effectivement y avoir un arbitrage entre l’efficacité économique et d’autres considérations, comme les valeurs, la culture, le fait de pousser les gens vers le haut… Mais là, on a l’impression de revenir à des lieux communs du discours anticapitaliste, tels qu’on les avait décrits avec David dans Le grand méchant marché (Flammarion, 2007).

Le livre de Boris Vallaud est assez confondant à cet égard. Il choisit de totalement ignorer l’aspect démocratique du marché, qui donne une voix à chacun pour déterminer ce qui a de la valeur et ce qui n’en a pas, plutôt que de déléguer ce choix à un parti ou à un pouvoir. Prenons le secteur du transport : si on supprime complètement la logique marchande, ce sera un fonctionnaire qui décidera arbitrairement de combien de trains circulent sur telle ou telle ligne, du niveau de confort des wagons, de la vitesse des locomotives. Le prix du billet permet à chacun de voter, notamment sur sa préférence pour aller vite, voyager à certaines dates, avoir ou non de la place, etc. Le marché permet d’avoir un signal prix qui agrège les informations et les préférences de la population. Ce sont des banalités pour les économistes, mais que Boris Vallaud évacue complètement. C’est dommage, car la recherche académique dit des choses pertinentes sur le sujet. Par exemple, que les performances de certaines cliniques qui ne recherchent que le profit ne sont pas bonnes.

David Thesmar : Si Boris Vallaud et le PS étaient sérieux, ils articuleraient une doctrine sur la frontière entre l’Etat et le marché. C’est vrai qu’en économie, le marché n’a pas sa place partout. Par exemple, quand le client n’a pas le temps de comprendre le produit qu’il consomme et qu’il doit compter sur l’expertise du vendeur. C’est le cas de la santé. On n’a pas un cancer cinquante fois dans sa vie, on a donc besoin de pouvoir faire confiance au personnel soignant et la logique marchande peut vite déraper. Ce n’est pas comme payer une chambre d’hôtel, acheter du dentifrice ou même aller chez le garagiste. Ce genre de distinction raisonnée entre le marchand et le non-marchand était autrefois au cœur du pacte de la social-démocratie, mais si j’entends bien les déclarations de Boris Vallaud, plus personne ne semble y croire.

A cela s’ajoute l’absence quasi-totale de considération budgétaire. Si on veut soustraire davantage d’activités au secteur marchand, il va falloir les financer par des taxes supplémentaires. Cela ne poserait pas de problème si les Français étaient vraiment socialistes, s’ils étaient partants pour payer davantage d’impôts. Mais on peut en douter : ils ne veulent déjà pas payer pour leur modèle social actuel. Le déficit est déjà à un niveau record, et toute tentative d’augmenter les impôts se solde par des jacqueries.

A.L : Le fait d’en appeler à la société civile ou aux associations pour assurer des missions qu’il faudrait de toute urgence retirer au marché n’est qu’un argument rhétorique. Il n’y a pas grand-chose à gagner, politiquement, à rappeler aux gens les réalités comptables. Les marchés continuent de financer la dette publique à des taux raisonnables, ce qui nourrit l’illusion qu’on peut avoir des services publics sans les payer. Le PS, comme d’autres partis, surfe sur ce malentendu. Tant qu’il n’y aura pas de crise financière, comme dans les pays scandinaves dans les années 1980 ou l’Angleterre travailliste des années 1970, il n’y aura pas de réforme de grande ampleur.

Ce discours entretient l’illusion qu’on peut vivre sans croissance économique

Selon Boris Vallaud, le marché a progressivement pris le contrôle de nos existences...

D.T. C’est sûrement de l’ironie ! En France, l’an dernier, plus de 57 % du PIB correspondait à de la dépense publique. Et si rien n’est fait, ce chiffre va encore grimper, parce qu’on va rajouter 1 point de plus pour la défense, 1 point de plus pour les retraites, la santé... Après, il y a effectivement des dimensions de nos existences dans lesquelles le marché s’est immiscé. Mais je ne suis pas sûr que la gauche soit tentée par un retour en arrière. Avant, les femmes s’occupaient gratuitement des enfants, parce qu’elles étaient assignées au foyer. Désormais, il faut payer des assistantes maternelles. Il y a eu une marchandisation de la garde des enfants, mais beaucoup de femmes qui travaillent ne s'en plaignent pas. Pour reprendre ce que disait Augustin, le marché, c’est aussi la liberté de choisir.

A.L. Le propos de Boris Vallaud me semble plus sagace quand il parle de la révolution digitale : les grandes entreprises numériques comme Alphabet ou Meta se financent largement par la publicité. Cela les pousse à créer de l’addiction chez les usagers, dont on peut à bon droit s’inquiéter des effets toxiques. Il y a d’ailleurs un consensus à ce sujet, à droite comme à gauche, notamment sur le fait de protéger les enfants.

La culture est un autre domaine auquel je suis sensible. Je trouve par exemple formidable qu’une radio publique comme France Culture existe, alors que la raison d’être de France Inter pose davantage question. Même chose pour les subventions destinées aux musées ou à la musique. On peut se dire que l’argent public tire les gens vers le haut sur le plan culturel, là où un libertarien défendra les institutions privées. Je me situe au milieu. Je pense qu’il est important qu’il y ait des dispositifs publics pour garantir la conservation du patrimoine, d’autant plus que ce sont des budgets relativement limités. Ce n’est pas là que l’on va réaliser des économies massives pour réduire les déficits.

Toujours selon Boris Vallaud, nos "besoins authentiques" auraient été remplacés par des "besoins artificiels" créés par le marché, pour vendre ses produits…

A.L. On touche là à une forme de paternalisme extrême ; et surtout, cette vision évacue une question essentielle : le danger de voir quelques individus décider pour les autres de ce qui est superflu. Boris Vallaud ne semble pas voir qu’un monde où le gouvernement décrète ce qui a de la valeur est profondément antilibéral ; il semble étranger à la défense du pluralisme et ne propose pas un mode de délibération sur la valeur qui puisse remplacer le marché. Mais il pose une question intéressante, qui est celle des arbitrages entre la pure efficacité économique et d’autres valeurs. Quel prix sommes-nous prêts à payer, par exemple, au nom de la beauté, pour ne plus voir de publicités dans les centres-villes ou sur les monuments en travaux ? Par exemple, je serais prêt à payer – un peu – pour qu’il n’y ait pas de pub géante de sac à main sur la place de la Concorde, je trouve que c’est une forme de pollution, mais je suis conscient que cela sert à financer des choses et que tout le monde ne partage peut-être pas cette aversion. Je ne me permettrais pas de décider à la place des Parisiens ce qui est bon pour eux !

D.T : Ce genre de discours décroissant, probablement écrit pour plaire aux écologistes, est toxique car il entretient l’illusion qu’on peut vivre sans croissance économique. Or, c’est le cas de la France depuis vingt-cinq ans, et le résultat n’est pas très bon ! Depuis 2000, le PIB par habitant est passé de 78 % à 70 % du niveau américain. Depuis 2007, la productivité globale des facteurs (le PIB par unité de capital et de travail) a complètement stagné. Dans ses prévisions, la Banque de France estime la croissance potentielle française à 1 % par an. Le bilan des vingt-cinq dernières années est catastrophique.

Or, sans croissance, pas d’opportunités pour les jeunes, ni de mobilité sociale. C’est la sclérose malthusienne : l’économie ne parvient pas à satisfaire les aspirations du plus grand nombre. Elle apaise les tensions en multipliant les flux de redistribution entre les citoyens. Entre les jeunes et les retraités, entre les jeunes adultes et les parents, entre les bien portants et les malades, etc. Ces flux multiples cimentent la préférence pour le statu quo. Chacun déplore la pression fiscale, mais redoute que la réforme ne lui retire ce qu’il reçoit. La stagnation économique, c’est la recette de l’immobilisme et du mécontentement. Seule la croissance peut vraiment "changer la vie"; étonnant, mais révélateur, que le PS choisisse de l’ignorer.

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