Retraites : "Le COR n’est pas un organisme sérieux, il faut le supprimer", par Jean Peyrelevade
Alors que le dernier rapport du Conseil d’orientation des retraites publié cette semaine, considère que la récente réforme sera insuffisante pour ramener les pensions dans le vert en 2030, des critiques de plus en plus acerbes s’abattent sur cet organisme, censé donner un diagnostic indépendant sur l’état de santé du système. Problème de méthodologie, hypothèses baroques, indépendance de ses membres mise en question… Pour l’ex-banquier Jean Peyrelevade - artisan du tournant de la rigueur de 1983 - qui ne cesse de dénoncer le déni de réalité d’une grande partie de la classe politique sur la situation réelle des finances publiques, le COR doit tout simplement être dissous. Interview tranchante.
L’Express : Êtes-vous surpris par le nouveau rapport du COR, qui estime que malgré la réforme des retraites, le système sera "durablement en déficit" ?
Jean Peyrelevade : Non, pas vraiment. Cela confirme que le COR n’est pas un organisme fiable. On met au centre du débat une institution qui passe son temps à varier ses hypothèses, ses périmètres d’étude, en fonction des intérêts qui sont représentés en son sein. Le COR devrait être remplacé par un organisme vraiment indépendant. Nous avons besoin d’une institution qui fasse des prévisions sur l’évolution de la charge des retraites dans le temps, en fonction de l’évolution de la démographie et du pourcentage d’actifs. Des experts capables de faire cela de bonne foi, on en trouvera facilement. Mais aujourd’hui, il suffit de découvrir la composition du COR pour voir de manière explicite sa non-indépendance. Sur 41 membres, 16 représentent les partenaires sociaux. 6 d’entre eux représentent le patronat, 10 des syndicats traditionnels. Déjà, ces 16 là ont manifestement des intérêts à défendre. Je ne voudrais pas être outrancier, mais je pense que les 10 syndicalistes ont pris part à la bataille des retraites alors qu’ils doivent oeuvrer à établir un diagnostic indépendant. Ensuite, vous avez 8 parlementaires eux aussi partie prenante dans l’élaboration de la loi. Il y a 9 représentants de l’administration qui, par définition, ne sont pas indépendants. En réalité, vous n’avez que 6 personnalités qualifiées réellement indépendantes. On se moque du monde !
Selon vous, le COR n’a jamais décrit la réalité de la situation, en effaçant volontairement du besoin de financement tous les régimes publics, très déficitaires…
Normalement, si c’était un organisme sérieux, il aurait pris la totalité des charges des retraites. Le montant total des dépenses est de 345 milliards d’euros. Lesquelles sont financées par les cotisations ou des impôts. Quand vous faites la soustraction rigoureusement, comme vient de le faire Jean-Pascal Beaufret dans la revue Commentaire, vous arrivez à une différence de 71 milliards d’euros. Ça, c’est de la dette publique.
Il est urgent de créer un organisme réellement indépendant, constitué d’économistes et de démographes sérieux
Il y a une citation extraordinaire du président du COR, Pierre-Louis Bras, qui en début d’année devant la commission des finances se défendait sur la possibilité d’un déficit caché de 30 milliards en expliquant ne faire que reprendre les données fournies par le gouvernement. "S’il y avait 30 milliards d’euros cachés, ils le seraient par le Gouvernement lorsqu’il transmet au Parlement les documents afférents à la loi de financement de la sécurité sociale, et ce avec la complicité de tous les groupes parlementaires" déclarait-il. Conclusion : nous sommes à l’équilibre et rien n’est de la responsabilité du COR… On a vraiment un organisme qui ne tient pas debout. Sur un sujet aussi central, et qui va s’imposer pour des raisons démographiques, il est urgent de créer un organisme réellement indépendant, constitué d’économistes et de démographes sérieux.
Mais vous attendiez-vous à ce que ce revirement se fasse aussi vite ?
J’ai l’impression que le COR a commencé à répondre à certaines critiques. Comparé au rapport précédent, il a intégré non pas le déficit de la fonction publique dans son ensemble, mais celui des collectivités locales et de la fonction hospitalière. Les chiffres sont donc un peu moins faux qu’avant, même s’il manque toujours le plus gros, à savoir les fonctionnaires de l’Etat.
Tout le monde a fait de la dissimulation, dans ce que les gens croyaient être de leur intérêt
Aujourd’hui, la réforme des retraites adoptée il y a quelques semaines et qui reporte l’âge de départ à 64 ans est-elle déjà caduque ?
Bien entendu qu’elle est insuffisante. Nous avons devant nous un déficit des finances publiques énorme. Tout cela est une très mauvaise plaisanterie.
A qui profite ce déni de réalité ?
A personne. On a engagé une bataille sociale gigantesque. Des syndicats hyper mobilisés ont pris les hypothèses les plus favorables d’un COR, lequel raisonne de travers. L’Etat a, lui, dissimulé les vrais chiffres, ce que je ne comprends pas. S’il l’avait fait, ça lui aurait donné une justification. Je crains que l’Etat ait géré cette réforme avec un souci permanent de dissimulation des déséquilibres des finances publiques. Reconnaître que les retraites représentent une charge sur la dette publique de 70 milliards par an, c’est sans doute trop pour eux. Parce que cela montre à quel point les finances sont mal gérées.
Autrement dit : tout le monde a fait de la dissimulation, dans ce que les gens croyaient être de leur intérêt. Ils se sont engagés dans une bataille sanglante sur des chiffres faux. C’est une illustration explicite de ce que j’ai appelé dans mon livre le déni de la réalité. Cette bataille autour des retraites en est une illustration absolue.
Quand le sujet va-t-il revenir sur la table sur le plan politique ? Lors de la prochaine élection présidentielle ?
Nécessairement. Il va falloir trouver des solutions. Mais, en même temps, si on avait un gouvernement sérieux, on commencerait à se focaliser sur le taux d’emploi, parce que c’est quand même la meilleure solution à ce problème. Et on arrêterait de dire des bêtises sur la partie de notre immigration qui correspond à une nécessité économique. Que cette réalité-là soit balayée par la quasi-totalité des forces politiques, et en particulier la droite classique, me stupéfait. Qu’on s’oppose aux entrées irrégulières et illégitimes, je le comprends. Mais qu’on place dans un même sac les entrées sur notre territoire d’étudiants, qui représentent en volume la part la plus importante, et qu’on continue à mettre des barrières à l’entrée de travailleurs dont nous avons besoin, c’est une stupidité absolue. L’extrême droite et la droite accumulent les bêtises sur ce sujet. Et la gauche ne dit rien. Nous pourrions au moins expliquer aux Français qu’il y a différentes formes d’immigration. Nous avons tout intérêt à garder les étudiants étrangers qui viennent chez nous. Il y a tout un tas de métiers pour lesquels il est devenu impossible de recruter, alors que nous en avons besoin.
Y a-t-il aussi un déni pour la retraite par capitalisation ?
Bien sûr. Il faudrait au moins en parler. Personnellement, je n’aime pas beaucoup la capitalisation individuelle, la seule à se développer un peu aujourd’hui. Je préfère des formes de capitalisation collective. D’autant plus que cela existe pour les fonctionnaires. En tant qu’ancien fonctionnaire, je bénéficie de ce qu’on appelle le "Préfon-retraite". Mais qui le dit ? Evidemment, comme il y a le terme "capital" dans "capitalisation", c’est forcément mal vu en France.